1970

Les seize Tours de Joop Zoetemelk

La discrétion a un nom: Joop Zoetemelk. Rarement vainqueur du Tour aura été aussi effacé que cet homme qui, semble-t-il, s'est toujours cherché une identité: celle d'un Néerlandais méconnu en France, où il vit depuis un quart de siècle, si ce n'est celle d'un expatrié que l'on a oublié dans son pays d'origine.

Gentil garçon à la réputation de «suceur de roue», comme on dit sans concession dans le milieu cycliste, Zoetemelk restait souvent dans le sillage de ses adversaires, espérant les battre sur le mode de l'usure, car attaquer, ce n'était pas franchement son truc… A l'image de Raymond Poulidor, qu'il côtoya au sein de l'équipe Gan-Mercier, au milieu des années 1970, il semblait destiné à collectionner les podiums, lorsque le genou de Bernard Hinault céda en 1980 et que la gloire entrouvrit enfin sa porte. Zoetemelk compte ainsi à son palmarès de l'été, un maillot jaune assorti de six places de deuxième (il termina à onze reprises parmi les cinq premiers)! Ce phénomène de longévité détient le plus grand nombre de participation au Tour de France: seize dossards entre 1970 et 1986, et aucun abandon! Durant cette période, il ne manqua que l'édition 1974, à cause d'une très grave blessure au Grand Prix du Midi Libre. Compte tenu des exigences du cyclisme moderne qui raccourcissent toujours plus les carrières, on peut logiquement penser que le record du vieux Joop (qui fut champion du monde à l'âge de 38 ans et se retira de la compétition à 40 ans) ne sera jamais battu.

1978

Bernard Hinault, le phénomène

Bernard Hinault était une force de la nature. Une force animale pourrait-on ajouter à propos de celui que l'on surnommait «Le Blaireau», ce mammifère carnivore, digne héritier du… «Cannibale» qu'était son prédécesseur Eddy Merckx. Le blaireau a pour particularité de se creuser un terrier, or Hinault, vrai tête de Breton, colérique, ne s'illustrait jamais par son esprit d'ouverture. Mais sur le vélo, quelle classe! Quelle hargne! Quel courage! Homme de défi et d'honneur, dépositaire du panache, champion ne s'avouant jamais vaincu… Au palmarès du cyclisme, Hinault est le seul coureur à avoir remporté, à sa première participation, les trois grands Tours: de France et d'Espagne (1978) à 23 ans; et d'Italie (1980). Le «patron» du peloton des années 1970-80 contenait l'agressivité des grimpeurs (lorsqu'il ne les battait pas sur leur propre terrain…) et exécutait ses adversaires dans les contre-la-montre. A l'occasion, il sprintait aussi, témoin sa victoire sur les Champs-Elysées en 1982.

A l'été 1979, il signe sept succès d'étapes. En 1985, il ramène le maillot jaune une cinquième et dernière fois à Paris, en dépit d'une fracture du nez. Et met un terme à sa carrière l'année suivante, après avoir terminé deuxième à Paris, derrière son coéquipier Greg LeMond. A 32 ans, il est l'un des rares champions à arrêter de pédaler avant d'être happé par le déclin. Son orgueil n'aurait pas supporté un tel affront.

1983

Fignon, faux intello et vrai champion

Lorsque la silhouette de Laurent Fignon, encadrée par l'Arc de Triomphe, apparaît au bout des Champs-Elysées, en ce dimanche caniculaire de 1989, la France retient son souffle. A l'arrivée, le coureur perdra le Tour, pour huit secondes seulement, au profit de l'Américain Greg LeMond. Et il ne s'en remettra jamais.

Il était arrivé six ans plus tôt, en 1983, athlète lumineux, doté de l'allure altière d'un jeune seigneur, remportant le Tour de France dès sa première participation (depuis aucun coureur n'a pu rééditer cet exploit). A l'époque, il suffit qu'il porte de petites lunettes rondes et que l'on sache qu'il a fréquenté l'université (son professeur de philosophie était la romancière Irène Frain) pour que Fignon soit présenté comme «l'intello» du peloton. L'année suivante, en 1984, il obtient son second succès, aux dépens de Bernard Hinault, qui relève de blessure. Frondeur, voire insolent, le jeune homme dit de son prestigieux aîné qu'il l'a «bien fait rigoler» un jour où le Breton avait tenté de l'attaquer…

Son élan est brisé par une blessure au tendon d'Achille et sa froideur (sa timidité, dira-t-il plus tard) le tiendra toujours à distance du public. A Ia fin de sa carrière, il jure qu'il ne remettra plus les pieds dans le milieu cycliste. Et pourtant il sera le seul ancien champion à réinvestir le prix de sa sueur (1,2 million de francs) dans le rachat d'une course, Paris-Nice, qu'il revendra aux organisateurs du Tour de France à la suite de graves difficultés financières.

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