Nouvelles frontières

La Haye stoppera-t-elle l’expansion chinoise?

Saisie par les Philippines, la Cour permanente d’arbitrage doit trancher un différend territorial avec la Chine. Le début d’un dangereux engrenage?

La Chine ne cesse de s’agrandir. Pas seulement sa population, son territoire aussi. Depuis des mois, son armée façonne des îlots, remblaye des hauts-fonds marins, construit des ports, des pistes d’atterrissage, des baraquements, tout cela aux milieux des flots d’une mer disputée par plusieurs pays. Pékin appelle cela la mer de Chine du Sud, Manille la mer des Philippines de l’Ouest, Hanoi la mer de l’Est, etc. Cette mer est au coeur de la zone marchande la plus dynamique du monde, synonyme d’échanges. Mais sa délimitation pourrait provoquer un conflit entre Washington et Pékin. La Chine parle de faire respecter sa souveraineté, les Etats-Unis revendiquent la liberté de navigation pour eux et leurs alliés.

Pax americana contre la Pax sinica

Ces jours-ci, Pékin est nerveux. Au nom d’une carte datant de 1947 délimitant son territoire maritime sur son flanc méridional en neuf traits, la Chine revendique en effet la totalité de cette mer. Problème: aucun autre pays riverain – sauf Taïwan – ne reconnaît cette carte. Face au grignotage chinois, les Philippines ont saisi en 2013 la justice internationale pour faire reconnaître leurs eaux territoriales. C’est la Cour permanente d’arbitrage de La Haye qui est compétente en la matière. Sa décision doit tomber en 2016. Elle serait imminente. Et selon de nombreux experts, elle devrait logiquement donner raison aux Philippines, donc tort à la Chine. Fin de l’histoire? Au contraire: on entrera alors en eaux encore plus troubles.

Bien que signataire de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer, la Chine a d’ores et déjà fait savoir qu’elle ne tiendrait pas compte de la décision de La Haye. S’en suivra un bras de fer avec Washington qui sera mis au défi de faire respecter l’ordre international face au nouvel ordre chinois. Ce sera la Pax americana contre la Pax sinica. Avant même ce jugement, la tension est montée ces dernières semaines avec d’un côté l’accélération des constructions chinoises et, de l’autre, la multiplication des manœuvres militaires américaines. Pas moins de trois porte-avions américains naviguent en ce moment dans la région.

Que fera Duterte?

La nouvelle donne politique aux Philippines pourrait toutefois tout remettre à plat. La nette victoire du candidat populiste Rodrigo Duterte, en début de semaine, laisse du moins planer une incertitude supplémentaire. Que va-t-il faire à l’égard de la Chine? Jouer la carte nationaliste, comme son prédécesseur, ou marchander des investissements en échange d’un abandon de la procédure judiciaire en cours à La Haye? Suspens. Duterte, durant sa campagne, à la façon d’un Donald Trump, a dit tout et son contraire: s’il est élu, il irait lui-même en jet ski planter un drapeau philippin sur l’une des îles occupées par Pékin, a-t-il déclaré dans un premier temps. Plus tard, il a affirmé qu’il pensait comme la Chine, à savoir que la résolution de ce différend ne devait pas se régler devant un tribunal international. Du coup, Pékin reprend espoir de voir sa stratégie de division l’emporter, obligeant chaque Etat à négocier en bilatéral la question des frontières maritimes.

Que fera Duterte? C’est la première décision de politique étrangère qu’il devra prendre. Apaiser la Chine et contrarier les Etats-Unis qui viennent pourtant de renégocier une présence militaire dans l’Archipel ou satisfaire l’allié américain au risque de représailles du nouvel hégémon régional? Et s’il devait suspendre la requête philippine auprès de La Haye, que se passerait-il? La Cour d’arbitrage qui s’est déclarée compétente en octobre dernier après deux ans d’atermoiement peut-elle se dessaisir du cas? On devrait très bientôt le savoir.

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