Un jeu sublime, un parcours sans faute, un triomphe indiscutable. Et pour finir les larmes d'un grand gosse bouleversé d'avoir conquis son rêve: on ne pouvait demander plus à Roger Federer. Cette victoire à Wimbledon est éblouissante parce qu'elle a été arrachée sans vanité, parce qu'elle couronne un tennis complet qui fait l'admiration des champions qui ont, avant lui, remporté le plus envié des trophées, et parce qu'elle a été accueillie par le jeune Bâlois avec une émotion qui lui a gagné tous les cœurs.

D'avoir abandonné aux caméras cette intimité donne envie de laisser à Federer la joie de son sacre, mais il est bien évident que déjà il lui échappe. La dimension symbolique du sport est devenue trop forte aujourd'hui pour en ignorer les significations collectives. Après le succès d'Alinghi dans la Coupe de l'America, la Suisse dispose donc d'un nouvel ambassadeur, sans doute plus efficace que les voyages officiels de ses conseillers fédéraux et que les millions déversés par Présence Suisse pour redorer le blason du pays.

Cette importance aujourd'hui décisive de l'image pour les nations engagées dans une compétition mondiale sur le marché de la notoriété donne aux sportifs qui l'incarnent, fût-ce malgré eux, une valeur inestimable. Pour la Suisse, de tels exploits prennent en outre un relief particulier. Car le pays est en train de réviser l'appréciation de sa place dans le monde. Son sentiment de supériorité a fondu à mesure que s'érodent ses avantages compétitifs traditionnels. Or, cette surestimation constante de ses vertus permettait à la Suisse de compenser un sentiment non moins tenace d'infériorité vis-à-vis de l'extérieur, imprégné de petitesse tâcheronne et de modestie rabougrie.

L'entrée dans l'Union européenne de pays comparables au nôtre en taille et en population change la donne. La Suisse n'est plus un îlot voué par le destin à perpétuer sa différence. Elle devient une nation de proportions parfaitement moyennes à l'échelle du continent. Cette évolution n'altère en rien les caractères spécifiques du système helvétique, mais elle le ramène à la normalité internationale.

Dans l'éternelle distribution des rôles que la Suisse s'était fixée, seuls les skieurs, au fond, avaient le droit d'exceller. Et voilà qu'après un étrange sauteur à skis du Toggenburg, après le phénomène Hingis, trop particulier sans doute pour entraîner l'unisson populaire, après un navigateur genevois milliardaire et une équipe de foot bâloise dopée à l'enthousiasme, un tennisman très cool dérange à son tour l'ordre ancien. En ce sens, c'est bien d'une nouvelle Suisse que Federer est devenu, hier, le héros.

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