Editorial

Des héros de l’ombre contre la corruption

EDITORIAL. Quelques individus déterminés peuvent faire échouer les plus grands crimes financiers. La Suisse devrait méditer cette leçon pour réserver un sort un peu plus enviable à ses lanceurs d’alerte

Il faudrait décerner une médaille posthume à Kevin Morais. En 2015, ce procureur adjoint est mort étranglé en Malaisie, après s’être intéressé d’un peu trop près au financement du premier ministre et de son parti par les milliards détournés du fonds souverain 1MDB.

Kevin Morais n’est pas mort pour rien. Dans l’ombre, défiant les instructions de leur hiérarchie qui voulait étouffer l’affaire, d’autres enquêteurs ont poursuivi son travail et fait fuiter des informations à la presse. Après des mois de révélations, les électeurs malaisiens ont renversé leur premier ministre au printemps dernier, signant l’une des plus belles victoires de la démocratie contre la corruption.

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Le livre de deux journalistes du Wall Street Journal sur l’affaire, qui sort ces jours, rend hommage au courage de Kevin Morais et de ses collègues. Il souligne aussi le rôle décisif d’un Suisse, Xavier Justo, qui a fait éclater le scandale grâce à des informations puisées dans les serveurs de son entreprise, PetroSaudi.

Comme c’est souvent le cas chez les lanceurs d’alerte, les motifs de Xavier Justo n’étaient pas désintéressés à l’origine. Le Genevois voulait d’abord une indemnité de départ plus élevée. Emprisonné pour tentative de chantage sur PetroSaudi, puis fêté comme un héros en Malaisie, il est aujourd’hui de retour à Genève, en quête d’un nouveau départ. Le chemin s’annonce difficile, tant la Suisse traite durement ceux qui, pour de bonnes ou de mauvaises raisons, ont trahi leur employeur.

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Auto-apitoiement

On se souvient de Christoph Meili, le gardien d’UBS qui avait remis des archives à la communauté juive de Zurich au temps du scandale des fonds en déshérence. Revenu au pays après un détour par les Etats-Unis, il est encore régulièrement insulté en public et traité de «traître à la patrie».

Bien sûr, tous ceux qui font main basse sur les données de leur entreprise ne sont pas des héros. Chez les lanceurs d’alerte, ou ceux qui se proclament comme tels, on trouve des personnages instables, délirants, enfermés dans l’auto-apitoiement, ou dont les informations ne valent rien.

Mais, paradoxalement, les entreprises reconnaissent les lanceurs d’alerte comme un instrument nécessaire dans la lutte contre la corruption et les crimes économiques. Des mécanismes de dénonciation interne ont été mis en place. Le droit suisse, par contre, reste à la traîne. Rien ou presque n’est prévu pour permettre aux lanceurs d’alerte dont les révélations ont été manifestement utiles de retrouver un semblant de vie normale, et d’abord un emploi.

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Des avancées juridiques ne serviront d’ailleurs à rien si la norme sociale continue à traiter ces gens comme des parias. Si la Suisse doit tirer un seul enseignement de l’affaire 1MDB – qui la concerne au premier chef puisqu’une grande partie des milliards détournés est passée par ses banques –, c’est peut-être celui-là.


Cet article a été retouché le 19 septembre 2018 pour préciser la nature de la rémunération que Xavier Justo réclamait à Petrosaudi.

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