«Cher commandant Scott, comme vous serez vraisemblablement le premier à arriver ici après nous, puis-je vous demander d'envoyer la lettre ci-jointe au roi Haakon VII de Norvège? Si les équipements laissés là peuvent vous être utiles, n'hésitez pas à les prendre. [...] Je vous souhaite un bon retour. Sincèrement vôtre.» Signé: Roald Amundsen. En laissant ce mot dans une tente au pôle Sud qu'il vient d'atteindre, ce 14 décembre 1911, l'explorateur norvégien pense rendre service - si besoin - à Robert Falcon Scott, son concurrent britannique dans la course au pôle. Mais ce dernier le comprend autrement et est outré de se sentir ravalé au rang de facteur. Il n'aura toutefois jamais l'occasion de dire sa vexation à Amundsen...

Atteindre l'extrémité australe de la planète: c'est le rêve de toute une vie pour ce marin aguerri, fin connaisseur du mode de vie inuit. L'homme, 38ans, appareille à bord du Fram en juin 1910 sans dire pour quelle destination. Apprenant la conquête du pôle Nord, il met le cap sur le sud. Le 15 janvier 1911, il installe son camp de base dans la baie des Baleines, en Antarctique. Et dix mois plus tard, se lance à skis sur la banquise avec quatre compagnons, quatre traîneaux et 52 chiens. Le 14 décembre, avec 16 chiens (les autres ayant notamment servi de nourriture), l'équipée s'achève au pôle, trente-cinq jours avant l'arrivée de l'expédition Scott, encore à 572 km. Mais si Amundsen et ses collègues rejoignent sains et saufs le camp de base le 25 janvier, Scott et ses cinq acolytes périssent tous sur le chemin du retour, écrivant l'une des pages les plus dramatiques de l'histoire de l'exploration polaire. Le corps de l'explorateur, accompagné de son journal et de pellicules photo, est retrouvé à 30km d'un dépôt de vivres.

Les raisons du succès de l'un et de l'échec de l'autre sont sujettes à controverses. Scott a probablement minimisé l'apport déterminant des chiens de traîneau, dont la résistance et la force de traction ont assis le succès d'un Amundsen par ailleurs beaucoup plus minutieusement préparé. L'Anglais avait misé à tort sur des poneys mandchous, qu'il a fallu abattre, notamment pour qu'ils servent de nourriture. Un facteur peut-être plus crucial fut le temps exécrable rencontré par Scott, fait rare pour la saison; des conditions si abominables n'ont en effet été observées qu'une fois depuis 1985 et l'enregistrement de données météo.

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