La plupart des romans verniens sont des histoires initiatiques, à l'instar de l'Odyssée ou de Harry Potter. Pour qu'il y ait initiation, il faut un héros, jamais seul, toujours accompagné de deux autres personnages dont les fonctions de faire-valoir et de contradiction aident l'auteur du roman à camper la stature héroïque de son personnage principal.

Le héros vernien n'est pas un être de chair et de sang, capable de sentiments, d'aimer et de haïr comme les personnages de Corneille ou de Balzac. Il est bien au contraire une fonction de la narration, une pièce essentielle de la construction romanesque et de l'aventure initiatique. Ce n'est pas sans raison que Verne décrit minutieusement ses personnages, insistant et accentuant les traits fondamentaux de leur caractère. Ainsi les bons resteront bons jusqu'à la fin de la narration, les mauvais de même, aussi bien que les têtus, les colériques, les distraits, les pédants, etc. Ces personnages, une fois définis, n'évolueront plus psychologiquement. Ils vont traverser (ou parfois éviter) des aventures, des dangers, des obstacles et fonctionner selon le schéma prédéfini par l'auteur.

Nemo, le plus populaire

Si Le Tour du monde en quatre-vingts jours reste le roman le plus traduit, Fogg est supplanté par Nemo dans l'imagerie et la culture populaire. Symbole de liberté, l'anarchiste vengeur connaît depuis près d'un siècle et demi un succès persistant. Personnage de Vingt Mille Lieues sous les mers, ce n'est pas lui le héros qui parcourt l'itinéraire initiatique du roman. Nemo n'a plus besoin d'être initié, n'a plus besoin de traverser des dangers et de surmonter des obstacles. Ce sont ses trois prisonniers qui vont apprendre à connaître un nouvel environnement, à être initiés à un nouveau mode de vie pendant un voyage de vingt mille lieues sous les mers. Nemo est seul, isolé, campé dans sa fierté d'être libre de toute attache humaine. Ce ne sont pas ses aventures que décrit le roman, mais bien celles de ses trois compagnons, Pierre Aronnax, Conseil et Ned Land. Seul exemple de ce type au sein des Voyages extraordinaires, Nemo est la toile de fond sur laquelle les aventures et le voyage du Nautilus sont contés. Du fait de cette caractéristique unique, Nemo est devenu la figure vernienne romanesque la plus connue et la plus populaire.

Et les femmes?

Roman sans femme, Vingt Mille Lieues sous les mers prend place aux côtés de la plupart des romans verniens, où l'élément féminin manque souvent – trait maintes fois reproché à Jules Verne. Verne n'est pas un prophète, il n'a rien prédit. Il a simplement imaginé de possibles développements de ce qui existait à son époque, dans la société bourgeoise de la seconde moitié du XIXe siècle où les suffragettes n'avaient pas encore fait leur apparition. La structure des romans de Verne étant typiquement initiatique, les dangers à affronter sont l'affaire d'hommes et non de femmes qui, elles, restent au foyer, comme Graüben qui envoie Axel entreprendre son Voyage au centre de la Terre. Lorsqu'il s'agit de romans plus géographiques et moins initiatiques (et ce seront aussi les moins populaires), comme Les Enfants du capitaine Grant, Sans dessus dessous ou Le Rayon vert, les femmes figurent comme les hommes parmi la foule des personnages de la narration.

Dans les romans de Jules Verne – rassemblés par son éditeur Hetzel sous l'expression générique de Voyages extraordinaires –, les héros n'atteignent que rarement leur objectif: Otto Lidenbrock, son neveu Axel et leur guide islandais Hans n'atteignent pas le centre de la Terre, en dépit du titre du roman. Fogg, Fix et Passepartout ne réalisent pas Le Tour du monde en quatre-vingts jours, mais bien en septante-neuf. Barbicane, Nicholl et Ardan tournent Autour de la Lune, sans y poser le pied. Le redressement de l'axe de la Terre rate dans Sans dessus dessous, comme la destruction de France-Ville par les soins de Herr Schultz dans Les Cinq Cents Millions de la Bégum. Michel Strogoff arrive trop tard à Irkoutsk et Robur ne devient pas Le Maître du monde en 1904.

Hillsborough (Caroline du Nord), juillet 2005

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