Oui, vraiment, heureux pays qui peut se permettre de légiférer sur… les dauphins et les baleines. Mais nous n’avons pas de mer, rétorquerez-vous! Evidemment, et là est tout le sel de l’histoire, histoire dont on trouve d’ailleurs les échos rigolards dans les médias étrangers et sur les blogs. Heureusement que le ridicule ne tue pas car nous serions morts depuis longtemps.

Tous les observateurs sont d’accord pour considérer que le monde occidental traverse l’une des pires crises qui soient. Pour admettre que les solutions sont complexes. Pour craindre des conflits sociaux à nos portes. Pour se demander combien de temps la BNS pourra maintenir le cours du franc suisse. Pour appréhender (dans les deux sens du terme) l’ampleur des conséquences économiques de la fin du secret bancaire. Pour s’inquiéter enfin de la montée de la violence et de l’insécurité dans les villes…

Et pendant ce temps-là, le parlement prend le temps, tout le temps qu’il lui faut, pour s’occuper d’une motion venant compléter la loi sur la protection des animaux. Une loi qui stipule entre autres que les cochons d’Inde vont toujours par deux et que les poissons rouges doivent être tués avec ménagement car les animaux muets souffrent aussi (ça, Alfred de Vigny l’avait dit depuis longtemps!).

La motion acceptée mercredi stipule l’interdiction d’importer des dauphins et des baleines! Pour dire vrai, des baleines, nous n’en avons pas. Des dauphins, il en existe encore quatre à ce jour dans l’unique parc aquatique de Suisse situé en Thurgovie, où huit sont morts en captivité ces trois dernières années. «Combien faudra-t-il encore de morts de dauphins pour que nous réagissions? Il est temps de mettre fin à une attraction d’un autre âge», s’exclame la députée verte libérale Isabelle Chevalley, car «ce taux de mortalité est inadmissible». Oui, Madame, inadmissible est bien le mot, mais expliquez-nous pourquoi, le lendemain de votre belle plaidoirie, vous avez voté contre le port du casque obligatoire à vélo pour les enfants de moins de 14 ans, alors que les morts de cyclistes, dont quelques enfants, sont plus nombreuses que celles enregistrées dans notre delphinarium?

Mais ce n’est pas fini puisqu’Isabelle Chevalley, notre Don Quichotte au féminin qui se bat pour les moulins à vent, mère de cette motion sur les cétacés, se préoccupe aussi de leur sperme. «Importer du sperme de dauphin, ce serait contourner l’esprit d’une nouvelle loi qui consiste à rendre impossible la détention de dauphins en Suisse.» En effet, «il ne faut pas que le dernier dauphin femelle de Suisse soit utilisé comme machine à reproduction», affirme Andreas Morlok, responsable de ProWal. Sachant qu’ici et là dans le monde, des femmes humaines font encore huit ou dix enfants faute d’éducation ou de liberté de choix, que d’autres sont forcées à la prostitution, que d’autres enfin sont battues ou traitées en esclaves, «il vaut mieux entendre ça que d’être sourd», aurait dit ma pauvre mère mais, en l’occurrence, j’en suis de moins en moins sûre!

Le Temps publie des chroniques et des tribunes – ces dernières sont proposées à des personnalités ou sollicitées par elles. Qu’elles soient écrites par des membres de sa rédaction s’exprimant en leur nom propre ou par des personnes extérieures, ces opinions reflètent le point de vue de leurs autrices et auteurs. Elles ne représentent nullement la position du titre.