Revue de presse

Hiroshima, ce symbole du Japon passé du statut d’agresseur à celui de victime

Le déplacement, à forte dimension symbolique, du président américain dans la ville martyre n’occulte en aucun cas le fait que les Japonais résistent toujours à leur propre examen de conscience historique, selon les médias

Barack Obama est le premier président américain en exercice à se rendre à Hiroshima, dont le nom est à jamais associé à la date du 6 août 1945, le jour où la bombe atomique Little Boy a anéanti la ville et changé le cours de l’histoire. C’est le président américain d’alors, Harry Truman, qui avait choisi cette option. Les Etats-Unis disposaient de trois bombes atomiques (deux au plutonium, une à l’uranium) et en avaient testé une (au plutonium) en juillet dans le désert du Nouveau-Mexique. Les deux autres allaient être larguées sur le Japon.

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Des historiens indiquent que Truman espérait ainsi accélérer une reddition des Japonais, mais d’autres y voient aussi une mise en garde envers l’Union soviétique de Staline et une accentuation de la division bipolaire naissante entre les deux superpuissances, soit la naissance de la Guerre froide. Le débat se poursuit aujourd’hui, et il rejaillit à l’occasion de la venue de l'«antinucléaire» Obama au Japon.

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Les faits, d’abord. Plus de 210 000 personnes ont été tuées par les deux bombardements, à Hiroshima et à Nagasaki. A leur suite, l’empereur du Japon a fini par prononcer, le 15 août 1945, la capitulation sans condition de l’archipel. Depuis, la population nipponne est devenue totalement rétive aux armes atomiques, même si elle accepté l’usage civil de l’énergie nucléaire, avec l’accident majeur que l’on connaît: celui de Fukushima. Raison de plus pour que «dans la ville martyre, soixante et onze ans après […], les cicatrices des Japonais» soient «toujours à vif». Mais «elles entravent aussi le travail d’histoire du pays», écrit Le Figaro.

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Aujourd’hui, même si les Japonais ne demandent pas d’excuses – «une denrée rare en matière de politique étrangère», selon le Washington Post, cité par Courrier international – les points de vue divergent sur la question de la bombe atomique. Les historiens demeurent divisés sur le bien-fondé de l’usage de ces armes de destruction massive, certains les qualifiant de «nécessaires pour terminer la guerre», quand d’autres plaident que le Japon était déjà exsangue après les pluies de bombes sur Tokyo en mars 1945 et les défaites subies dans les champs de bataille du Pacifique.

«Neuf ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, le premier ministre du Royaume-Uni, Winston Churchill, expliquait déjà dans ses Mémoires qu’il demeurait «historiquement établi – et c’est ce fait qui devrait être jugé dans les temps à venir – que la question de savoir s’il fallait ou non utiliser la bombe atomique pour contraindre le Japon à capituler ne s’est même pas posée», rappelle L’Humanité: «L’accord fut unanime, automatique, incontesté autour de notre table, écrit-il. Cherchant à faire avorter un débat naissant, il est de fait contredit par le travail des historiens qui atteste de vifs désaccords dans les cercles militaires et politiques mondiaux.»

La guerre des symboles

Voilà pourquoi la question des excuses occupe beaucoup les esprits de la presse, ces jours-ci. Si Obama a choisi de ne pas en prononcer, «au grand soulagement de Shinzo Abe et des élites japonaises», c’est que «cette tragédie occulte encore aujourd’hui le vrai rôle du Japon pendant la guerre», selon Les Echos: le rôle de ce pays «passé soudain, en août 1945, du statut d’agresseur brutal de l’Asie à celui de victime». Sans compter que «déjà, mercredi soir, des médias ont embarrassé Shinzo Abe en le questionnant publiquement sur son éventuelle visite du site américain de Pearl Harbor, à Hawaii», lieu de l’attaque surprise par l’aéronavale japonaise du 7 décembre 1941. Après la guerre tout court, la guerre des symboles…

Une visite au Musée de la paix d’Hiroshima montre aussi qu’il n’y a en ces salles d’exposition «nulle évocation de la colonisation brutale de la région par les troupes nippones au début des années trente. Rien sur les massacres de civils et les viols de masse commis en Chine, à Nankin. Pas une ligne sur le sort des milliers de jeunes femmes asiatiques transformées en esclaves sexuelles pour les soldats nippons dans la région. Aucune mise en perspective permettant aux visiteurs japonais de tenter un travail de mémoire similaire à celui réussi en Allemagne dès la fin du conflit.»

Pyongyang s’étouffe…

Alors, en parallèle, «le simple fait» que «le président le moins sanguinaire de l’histoire américaine récente» se déplace «sur les lieux du crime» est-il «un repentir suffisant»? En tout cas pas aux yeux de la Corée du Nord, le lieu symbolique contemporain de la menace nucléaire. Le site Sputnik France explique en effet que «selon le quotidien officiel nord-coréen Rodong Sinmun cité par l’agence Kyodo News, en revenant à l’idée d’un monde sans armes nucléaires, les Etats-Unis tentent de cacher leur vrai visage de criminel nucléaire». Il qualifie «les appels des Etats-Unis à la réduction des armements nucléaires de comble de l’hypocrisie et de l’impudence», qui vise, «en réalité, à créer un monde où eux seuls posséderaient les armes nucléaires et qui serait gouverné par la force de leurs armes nucléaires».

Pour des raisons différentes, Le Devoir de Montréal doute aussi de l’efficacité «historique» du voyage, car aujourd’hui, de toute manière, le Japon a d’autres soucis: il «est appelé à se réinventer à nouveau. Dépassé économiquement par la Chine, aux prises avec une population qui vieillit et un taux de natalité anémique, le «miracle économique» se mord désormais la queue. L’organisation quasi militaire du travail, qui l’a si bien servi jusqu’ici, a eu des effets pervers en décourageant la participation des femmes au marché du travail, en plus de créer une véritable plaie sociale.»

Quant aux médias sud-coréens et chinois, ils se plaisent à «défier le premier ministre japonais d’oser venir dans leur pays déposer des fleurs sur des monuments témoins de l’oppression nipponne d’autrefois». A quand une visite de Shinzo Abe à Nankin?, demandent-ils. «Jamais», a répondu, répond et répondra probablement encore le gouvernement conservateur. «En déstabilisant Pékin, qui nourrit sa propagande des trous de mémoire de Tokyo, un tel geste symbolique témoignerait pourtant d’une maturité du Japon plus marquée et lui donnerait une aura nouvelle dans l’ensemble de l’Asie-Pacifique», toujours selon Les Echos.

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