Cela ressemble à une déclaration d’amour entre une grande entreprise et un petit pays au cœur de l’Europe. Palantir, société basée à Denver, Colorado, créée en 2003 et cotée en bourse depuis 2020, se développe en Suisse. On se souvient de la rencontre entre le conseiller fédéral Alain Berset et le CEO de cette entreprise au World Economic Forum de Davos en 2018. Palantir, spécialisée dans l’analyse de données, a élu la Suisse pour y établir son siège européen en 2021. Lieu choisi: Altendorf, Schwytz. Aujourd’hui, les effectifs – principalement des développeurs de logiciels – restent limités, mais ils sont en nette croissance. La société veut également accroître le nombre de ses clients helvétiques.

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Quelques jours avant cette annonce, à 225 kilomètres à vol de drone de là, une femme électrisait l’auditoire de la Maison de la Paix, à Genève, par l’acuité de sa pensée et la force de ses propos. Maria Ressa, Prix Nobel de la paix 2021, avait été autorisée exceptionnellement à quitter son pays pour remettre leur prix à deux dessinateurs de presse à l’occasion de la Journée internationale de la liberté de la presse. Cette journaliste, qui risque près de 100 ans de prison aux Philippines, profitait de cet auditoire pour porter l’attention sur un phénomène qu’elle connaît de l’intérieur: le capitalisme de surveillance.

Les données, cette matière première

L’appellation, développée par l’auteure américaine Shoshana Zuboff, décrit le modèle économique à la base des GAFAM, les fameux Alphabet, Apple, Meta, Amazon et Microsoft et autres géants américains du numérique. Nos expériences personnelles, encapsulées dans des données, sont collectées, organisées et valorisées. Sur les réseaux sociaux, les études montrent que les algorithmes favorisent les fake news accompagnées d’émotions haineuses. Les traces numériques que nous laissons dans presque toutes nos activités quotidiennes nourrissent cette immensité de données, nouvelle matière première que ces sociétés labourent et cultivent.

Aux Etats-Unis, si la Cour suprême annulait la décision historique consacrant le droit à l’avortement, l’arrêt Roe v. Wade, confirmant les documents sortis dans la presse cette semaine, les femmes qui ont recouru à une interruption volontaire de grossesse pourraient se retrouver piégées. L’avortement serait ainsi considéré comme un meurtre. Données médicales, mais aussi simples SMS ou recherches en ligne pourraient servir à les inculper, des situations en l’occurrence déjà avérées dans certains Etats.

Les mondes virtuel et physique ne font qu’un

Nous aurions tort de croire que les risques sont lointains. En Suisse, nous n’avons cessé d’assister à des fuites de données ces derniers mois, avec le sentiment vertigineux que rien n’échappe à cette faille de plus en plus béante, jusqu’aux données médicales les plus intimes. Et comme le rappelait Maria Ressa cette semaine lors de sa brillante intervention: «Il n’y a pas de différence entre le monde virtuel et le monde physique. Ils ne font qu’un.» Palantir est à Schwytz. Et jamais les menaces d’une surveillance de masse n’ont été si élevées.

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