Le 2 février 1937, le chef du Département militaire fédéral (DMF), Rudolf Minger, décide de lancer un programme pour équiper l'armée de gaz de combat. La décision est d'importance. En plus des implications morales qu'elle suppose, elle n'est pas forcément conforme au protocole de Genève sur les gaz toxiques, ratifié par la Suisse en 1932. Celui-ci ne postule pas explicitement l'interdiction des armes chimiques. Mais il pose comme condition au lancement d'un tel projet le fait que le pays doit avoir de bonnes raisons de se croire menacé par une attaque chimique. Il y a donc matière à discussion. Pourtant, Rudolf Minger ne juge pas utile d'en informer ses collègues du Conseil fédéral.

Le programme démarre. Avec Ciba pour partenaire industriel, on décide de produire du gaz moutarde – la célèbre ypérite qui a fait des ravages pendant la Première Guerre – dans l'usine du groupe bâlois de Monthey en Valais. Elle sera dotée d'installations capables de produire quotidiennement jusqu'à 4 tonnes de gaz moutarde. Et puis, la guerre éclate. Le 3 octobre 1939, le Conseil fédéral est enfin mis au courant: il entérine le programme déjà en route, débloque un crédit de 1,69 million de francs pour la production de gaz à Monthey et autorise le général Guisan de doter les troupes de l'arme chimique. C'est le début d'une histoire rocambolesque, que l'historien de l'Université de Berne Peter Hug analyse pour la première fois en détail dans une étude publiée par la revue des archives fédérales *.

La production, le stockage et l'utilisation de gaz ypérite ne sont pas chose aisée. Les initiateurs du programme – code secret RN1 – ne vont pas tarder à s'en apercevoir. Le gaz est volatil et extrêmement corrosif. D'où des difficultés, jamais résolues, de transport et de stockage. D'où aussi des accidents de travail qui se multiplient à l'usine de Monthey. Ainsi Peter Hug relève 23 cas d'ouvriers intoxiqués en 1940 et 31 autres pour la première moitié de l'année suivante. Des empoisonnements suffisamment graves pour que ces gens soient mis en congé maladie pendant plus d'un mois. Six d'entre eux ne retourneront jamais à leur place de travail. La production sera momentanément interrompue d'ailleurs, puis réduite. En octobre 1940 cependant, Ciba livre les 35 premières tonnes de gaz moutarde. Il sera entreposé à Lattigen dans le canton de Berne, où l'on aura tout loisir de constater la puissance corrosive de ce gaz, bien supérieure à ce que l'on croyait. Un véritable casse-tête!

Le projet continue. Guisan, qui veut introduire les gaz de combat en 1941, prépare l'instruction d'unités spécialisées. Pour sauvegarder le secret entourant le programme, l'armée imagine des exercices d'entraînement avec des grenades fumigènes, véritable opération de camouflage dans tous les sens du terme. Ciba Monthey est chargée de produire le gaz, à base de perchlorure (chlore) et de naphtaline. Ces fumigènes sont ensuite conditionnés à la Fabrique fédérale de munitions de Thoune. Théoriquement inoffensifs, ils provoquent pourtant «des eczémas inquiétants (chez les ouvriers qui les manutentionnent) et d'une telle ampleur, que nous nous voyons contraints d'en interrompre la fabrication», écrit la direction de l'usine de Thoune le 31 juillet 1940 au service technique militaire (KTA, l'actuel Groupement de l'armement) et au médecin de campagne en chef. Qu'à cela ne tienne: «Guisan maintient son ordre de mener ces exercices fumigènes jusqu'en octobre 1940. Les suites en seront désastreuses», souligne Peter Hug.

Les exercices se déroulent dans les cantons d'Uri, de Schwytz, de Zoug et, dans une moindre mesure, à Fribourg, Berne et en Valais. Apparemment sans grande précaution, puisqu'on parlera par la suite de «catastrophe nationale». C'est le canton d'Uri qui déguste le plus. Douze tonnes de fumigène sont déversées sur son territoire au cours des exercices, soit 4 tonnes de perchlorure et de naphtaline à l'état pur, de quoi bousiller un million de bœufs. «De nombreuses zones du canton d'Uri seront contaminées, des troupeaux entiers décimés, la surface du sol infecté devra être enfouie. En fait, les fumigènes empoisonnent les vaches, qui tombent malades, maigrissent, ne donnent plus de lait ou d'une qualité insuffisante pour la production de fromage. On les appellera les «Nebelkühe» (littéralement, les vaches du brouillard), ce qui montre que tout le monde avait bien compris l'origine du mal», explique l'historien bernois.

Dans toute la Suisse, 13 956 têtes de bétail seront abattues suite à ces exercices, ce qui équivaut à un peu plus que l'ensemble du cheptel bovin du canton d'Uri. Le DMF reconnaît sa responsabilité le 7 mars 1941 et dédommage les paysans sinistrés. Suite à une expérience à ce point calamiteuse, les responsables du programme RN1 vont-ils s'accorder une pause de réflexion? Eh bien, non. Tout continue comme si de rien n'était. La prochaine étape: l'instruction des troupes spécialisées au gaz moutarde. Avec, à la clef, des exercices en «grandeur réelle» cette fois-ci. Ils ont lieu durant l'été 1941. Et à nouveau, les résultats sont désastreux. Car les équipements de protection de la troupe sont tout simplement défectueux. Peter Hug prend l'exemple d'une compagnie où sur 181 paires de gants censés protéger les soldats des brûlures provoquées par le gaz 130 présentent des fissures; même perméabilité observée pour 40 pantalons sur 90, 35 vestes sur 71 et 190 bottes sur 425. Les conséquences: plusieurs dizaines de soldats «seront atteints de fortes inflammations des organes génitaux et, pour certains, sur tout le corps, lesquelles nécessiteront des soins pendant quatre à cinq semaines», avoue un rapport du KTA.

Sur le plan militaire, c'est encore pire. Les exercices révèlent que la forte volatilité de l'ypérite rend son usage pour le moins problématique. Au moindre souffle, elle se disperse dans tous les sens. Les spécialistes du programme RN1 tenteront bien de remédier à ce défaut rédhibitoire. En vain. Ils ne parviendront jamais à la stabiliser. Si bien que le capitaine Eduard Bernasconi de la «Nebelkompagnie» 4 écrit à son supérieur: «A mon avis, l'utilisation du RN1 comme arme de terrain […] est inefficace pour notre défense.» Alors? Alors les travaux se poursuivent.

L'empoisonnement des soldats et du personnel de Ciba (68 accidents à Monthey entre janvier 1940 et le 15 octobre 1941 occasionnant la perte de 2030 jours de travail), la corrosion des installations de stockage qu'on ne réussit pas à freiner, les fuites de gaz moutarde pendant les transports, sa maudite volatilité toujours indomptée, le scandale des «Nebelkühe» poussent tout de même le nouveau patron du DMF, Karl Kobelt, à demander le 14 avril 1942 au général Guisan de reconsidérer toute l'affaire. D'autant que cela commence à coûter cher: 6 millions de francs ont déjà été débloqués et les militaires réclament 14 millions de crédits supplémentaires. Mais Guisan tient mordicus au programme. En substance, il répond que la défense nationale a besoin de 1800 tonnes de gaz moutarde et de 200 tonnes de gaz lacrymogène de combat. Sans état d'âme particulier, il précise que les accidents sont «inhérents au métier des armes». Le programme est maintenu.

Toutefois, même les plus convaincus devront finalement se rendre à l'évidence. La Suisse est incapable de maîtriser le projet RN1 sans l'aide d'un partenaire disposant du savoir-faire technique nécessaire. Et puis Ciba commence à mettre les pieds au mur. Le transfert technologique et les retombées commerciales ne sont pas évidents. En revanche, l'image de l'entreprise risque d'en prendre un méchant coup. Bref, le 20 mars 1943, le général Guisan annonce à Karl Kobelt qu'il renonce au programme «armement chimique». Il était temps. Le bilan en effet n'est guère brillant: sur les 1800 tonnes de gaz moutarde prévues initialement, 300 ont été produits; concernant les 200 tonnes de gaz lacrymogène, Ciba en a fabriqué 25. Ajoutez-y les dégâts causés par les exercices de 1940 et 1941, les dizaines de cas d'intoxication. Avec le stock d'armes chimiques finalement à disposition, l'armée peut défendre une zone de 6 km2 pendant un à trois jours, selon ses propres estimations. Coût de l'opération: 6,5 millions de francs effectivement dépensés sur 18,8 millions de crédits approuvés. Comme le résume Peter Hug, «le programme RN1 se termine par un lamentable fiasco».

Mais pourquoi, diable, les responsables se sont-ils obstinés si longtemps? Les difficultés techniques semblent dès le début dépasser les capacités mobilisables. En témoigne le problème du stockage qui, bien que n'étant pas le plus compliqué, ne sera jamais réglé. Idem pour les vêtements de protection destinés à la troupe, même pas étanches au gaz. Malgré tout, ces responsables pensent que l'armée sera rapidement en mesure d'utiliser ce genre d'armes et cela sans provoquer une catastrophe plus grave que celle des «Nebelkühe»… «Je pense qu'il faut d'abord y voir des raisons idéologiques, répond Peter Hug. Ce programme est soutenu par un petit cercle d'officiers supérieurs très influents dans l'état-major. Ce sont des admirateurs de la puissance allemande et de sa doctrine militaire. Ils sont partisans de la guerre totale. Pour eux, doter l'armée d'un armement aussi redoutable que l'arme chimique c'est faire la preuve que la Suisse est capable de se défendre toute seule. Ils en attendent une motivation pour les soldats. Ce genre de réflexion prime sur les aspects techniques. Ce n'est que devant l'échec patent du programme en raison de l'insuffisance de savoir-faire technologique qu'ils renonceront. On retrouvera le même type d'attitude plus tard, lorsqu'il sera question d'armement atomique.»

A la fin de la guerre, la commission de la défense nationale décide de liquider les stocks de RN1, qui seront brûlés le 6 mai 1948. Les 75 tonnes de fumigène inutilisé après les exercices «Nebelkühe» seront, elles, immergées en mer du Nord, le 9 novembre 1946.

La page est dès lors tournée, sinon oubliée. Trop oubliée peut-être: en 1964, une étude de la commission de défense nationale juge possibles la production et l'utilisation d'agents du botulisme par l'armée dans l'hypothèse d'un engagement bactériologique. Et, en 1972, le Conseil fédéral confirme encore qu'il tient à la possibilité de doter les troupes de l'arme chimique.

* Peter Hug: «Biologische und chemische Waffen in der Schweiz zwischen Aussen-, Wissenschafts- und Militärpolitik», in «Revue des archives fédérales suisses», Etudes et sources, no 23, Berne, 1997.