Chronique

«Histoire du soldat»: remboursez!

OPINION. Une représentation d’«Histoire du soldat» à l’Opéra de Lausanne, quelle chance! Malheureusement, l’œuvre a été tellement détournée qu’il ne s’agit plus d’aimer ou non une mise en scène, mais de se voir imposer un nouveau spectacle, déplore notre chroniqueuse, Marie-Hélène Miauton

Histoire du soldat, œuvre de Stravinski sur des paroles de Charles-Ferdinand Ramuz, est inscrite au cœur de tous les mélomanes tant son originalité est grande et le contexte de sa création particulier. La première eut lieu à Lausanne, au Théâtre municipal, le 28 septembre 1918, sous la direction d’Ernest Ansermet. Pour fêter ce centenaire, l’Opéra de Lausanne (nouveau nom du précédent) donnait l’œuvre dans une mise en scène d’Alex Ollé. J’y suis allée, dans une salle désespérément vide, mais curieuse de me faire une idée. Mal m’en a pris car c’est une tout autre histoire qui nous fut contée, s’éloignant tant du propos original qu’il était trompeur de prétendre qu’il s’agissait-là d’une représentation d’Histoire du soldat.

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L’œuvre de Stravinski/Ramuz raconte le mythe éternel de l’argent qui ne fait pas le bonheur, parce que tout ce qui est important ne s’achète pas: la présence d’une mère, l’amour d’une femme, la proximité de sa terre. Il s’agit de dénoncer le matérialisme et d’appeler à se contenter des choses simples. Le soldat, peu importe que c’en soit un, est un être naïf qui ne cède au diable que pour se goberger quelques jours mais, une fois privé de son âme, il peut devenir immensément riche, et tout autant solitaire et malheureux. Le conte est soutenu par des intermèdes musicaux, entre jazz et ragtime, s’achevant sur un incroyable solo de percussions pour ponctuer la victoire du diable. Un mythe éternel, dans une langue simplissime portée par une musique d’une grande modernité, ç’aurait dû être un enchantement.

Totalement subjectif

Hélas, ce qui fut donné à voir, au dire même du metteur en scène, Alex Ollé, était «une révision en profondeur de la pièce. Nous l’avons dépouillée de la patine des années.» Pourtant, l’universalité du propos est telle que l’œuvre traverse les ans sans nécessité d’y changer grand-chose. Mais l’artiste d’ajouter: «Nous avons découvert combien le drame qui frémit en dessous est violent. La pièce nous oblige à réfléchir sur la destruction – la guerre – et la création – la musique. Mais aussi sur la société et sa violence envers l’individu normal.» C’est ainsi que le conte philosophique se transforme en une dénonciation de la guerre, de la torture, de la violence. Le spectateur, qui est censé se trouver «entre Denges et Denezy», se retrouve en Irak et assiste, impuissant, au syndrome post-traumatique d’un GI américain, au lieu du drame autrement plus universel d’un petit soldat pris dans l’engrenage du mal.

C’est avec de telles interprétations, totalement subjectives et sans aucun ancrage dans les œuvres originales, que les metteurs en scène contemporains se permettent de phagocyter des chefs-d’œuvre en les détournant à leur profit. S’ils sont si doués, s’ils ont tant d’idées, qu’ils créent donc leurs propres pièces, qui seront jouées sous leur nom et auront le succès qu’on verra. Au lieu de cela, ils s’emparent des réalisations d’artistes morts, dans l’impossibilité de réagir à leurs élucubrations, et se greffent dessus comme des parasites.

Le sextuor était excellent

Tout en prétention, Alex Ollé affirme avoir tenté de traduire Histoire du soldat au présent, pour «la rendre compréhensible au public d’aujourd’hui». Mais c’est tout le contraire qui se passe car il a dû superposer au texte de Ramuz des passages étrangers afin de justifier sa mise en scène, sans cela absconse. Au lieu de servir le propos initial, il se sert lui-même, et pratique une récupération éhontée. En outre, ayant cru bon de supprimer les trois voix originales, celles du récitant, du diable et du soldat, il laisse à ce dernier le soin de dire l’entier du texte à lui tout seul. Loin de rendre l’œuvre plus accessible, il en résulte une extrême confusion pour qui ne connaît pas le livret. Tout cela pour nous dire que le diable et l’homme ne font qu’un. Depuis le temps que nous le savons!

Heureusement, le sextuor était excellent, le jeu du soldat aussi. Il a bien fallu se contenter de cela!

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