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Hommage à Matthew Lipman, père des enfants philosophes

Elisabeth Loison Apter, psychothérapeute, membre de l’association Prophilo, explique en quoi la méthode Lipman a été révolutionnaire et pourquoi elle continue de faire des émules

«Puisque la philosophie est celle qui nous instruit à vivre et que l’enfance y a sa leçon, comme les autres âges, pourquoi ne la lui communique-t-on?» écrivait Montaigne en 1580. Quatre cents ans après, Matthew Lipman aura concrétisé le vœu du philosophe en élaborant le premier programme d’enseignement de la philosophie destiné aux enfants. Ce programme s’inscrit, dira-t-il, «dans la mouvance de la pensée de [John] Dewey». En effet, les travaux de ce pédagogue et philosophe pragmatique sur le fait de penser, c’est-à-dire de «penser au sujet de penser», ainsi que sa conception de la démocratie marquent Lipman dès le début de ses études.

A la fin des années 60, Lipman, 38 ans, est professeur de logique à l’Université de Columbia. Il se rend compte de la nécessité de commencer l’apprentissage de méthodes de raisonnement bien avant l’université pour que les élèves puissent réellement s’en servir pour réfléchir. Parallèlement, il constate que les jeunes enfants non seulement s’étonnent mais que leurs questions sont de nature philosophique: à travers leurs «pourquoi?», par exemple, ils cherchent du sens, de la cohérence. En outre, Lipman est convaincu de la nécessité de former leur jugement afin qu’ils puissent se prémunir contre les manipulations de toutes sortes et soient capables de produire des jugements raisonnables qui les aideront à prendre part à une société démocratique. L’apprentissage de la pensée critique doit donc débuter très tôt. En 1974, il publie le premier roman philosophique pour des enfants de 10-12 ans, La découverte de Harry Stottelemeier (en français: Ed. Vrin, 1978). Ce sera le point de départ d’années d’expérimentations menées avec son équipe, au sein de son institut de recherche, l’IAPC*. Ainsi parvient-il à mettre en forme sa méthode d’éducation: «Penser par et pour soi-même», par la pratique du «dialogue philosophique en communauté de recherche».

La méthode est la suivante: suite à la lecture d’un extrait de roman philosophique, les enfants posent des questions. Puis, avec la collaboration de chacun et l’entraide de tous, ils tentent – à l’aide du dialogue – de répondre à une question philosophique choisie parmi celles qui sont posées. Le rôle de l’animateur est de fournir les outils nécessaires au caractère philosophique de l’échange: aider à repérer les présupposés, questionner les évidences, tenir compte du contexte, etc. Tout cela dans un climat d’écoute, de respect pour la pensée et la parole de chacun.

Les enfants sont confrontés aux grandes interrogations de la philosophie: le bien, le mal, la beauté, la souffrance, etc. Par l’exercice du dialogue philosophique, et grâce à des outils appropriés, ils vont pouvoir oser leur pensée, la mettre en question et la faire progresser en développant leurs facultés critiques et créatives ainsi que leur capacité à prendre soin d’eux-mêmes et des autres.

Le rayonnement du travail de Lipman n’a cessé de se diffuser depuis les années 70. C’est ainsi qu’en 1998, l’Unesco déclarait qu’en développant un esprit critique, une réflexion et un jugement autonomes, la philosophie pour les enfants prémunissait ces derniers «contre la manipulation de tous ordres» et les préparait «à prendre en main leur propre destin».

De nouvelles méthodes ont vu le jour, et le champ d’application de la philosophie pour enfants s’est étendu. La méthode Lipman, dans ses développements plus récents, montre par exemple une réelle efficacité dans le domaine de la prévention de la violence. Par ailleurs, elle est maintenant utilisée non seulement avec les enfants, mais aussi avec des adultes et trouve des applications dans le champ de l’éducation spécialisée et de la santé mentale. Elle se déploie actuellement dans une soixantaine de pays, dont la Suisse.

En Suisse romande, elle s’est progressivement implantée, et avant tout dans des écoles. A présent, des universités s’y intéressent et la philosophie pour enfants fait partie de certains cursus de formation continue des maîtres. Elle est par ailleurs pratiquée dans des centres d’activités pour enfants.

Matthew Lipman est décédé et laisse un immense vide. Le philosophe a cru en la capacité des enfants à philosopher. Il nous a légué une méthode qui met la pratique philosophique à la portée du plus grand nombre.

Ainsi, tout un chacun est reconnu capable de «penser par et pour lui-même». Pour autant qu’on offre à tous cette possibilité, cela ne peut être que profitable. Comme le dit Olivier, 9 ans, qui pratique la philosophie: «Si tu ne penses pas, c’est comme si tu ne vibrais pas parce qu’un cerveau ça te fait penser tout le temps, puis sans cerveau, tu ne peux pas penser, puis sans penser, moi je dis que tu ne peux pas vivre.»

Prophilo: Association pour le développement de la pratique du dialogue philosophique en communauté de recherche. www.pro-philo.ch L’auteure est aussi associée de l’Institut ODeF à Genève. * Institute for Advancement of Philosophy for Children, à Montclair State University, New Jersey.

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