Ici,

Nous avons posé l’obscur,

Nous avons posé l’éclat,

Afin qu’un jour se souvienne…


Ici,

Nous avons tracé le trait,

Nous avons laissé vacant,

Afin qu’un jour advienne.

François Cheng, «La vraie gloire est ici», première partie, «Par ici nous passons».

Il y a deux ans exactement, Xu Yan révélait que son époux, l’avocat chinois Yu Wensheng, déjà détenu depuis janvier 2018, avait été condamné, le 9 mai 2019, après un procès secret expédié en quelques heures, dont ni son avocat ni elle-même n’avaient été informés, pour avoir voulu mener la Chine vers plus de démocratie et appelé de ses vœux un Etat de droit. En Chine, on appelle ça «incitation à la subversion du pouvoir de l’Etat». Le 17 juin 2020, il a encore été condamné à 4 ans d’emprisonnement, avant d’être transféré, le 26 janvier 2021, au centre de détention Xuzhou de la prison de Nanjing, à plus de 1000 kilomètres de son épouse, isolé davantage encore. Ce n’est que le 15 mars 2021 que Xu Yan a été admise, pour la première fois après plus de trois ans, à voir son mari en personne.

Ici, nous avons posé l’obscur

En février dernier, le jury de la Fondation Martin Ennals (www.martinennalsaward.org) lui a décerné le plus important des prix pour les défenseurs des droits de l’homme. Lors de la cérémonie en ligne, son épouse a décrit leurs dix-huit années de mariage et rappelé avoir épousé un avocat d’affaires prometteur, qui, en 2014, a décidé de prendre position en faveur du mouvement Occupy Central à Hongkong. «Ces 99 premiers jours de détention ont fait de toi un défenseur des droits de l’homme», témoigne-t-elle. En 2015, Yu Wensheng s’engage dans la défense de nos confrères, qui se trouvaient accusés d’avoir exercé notre profession en assistant celles et ceux qui tentaient de protéger la démocratie. Xu Yan a dit à quel point la reconnaissance internationale était essentielle au combat mené comme aux sacrifices consentis.

Ici, nous avons posé l’éclat

Nous pouvons tous être des défenseurs des droits de l’homme mais nous ne le voulons pas toujours. Chacun a le choix de regarder ailleurs face à l’injustice, mais qui ne détourne pas le regard, qui sacrifie sa sécurité, sa liberté, sa santé et même sa vie, nous regarde en face. Le distinguer lui, c’est souligner le caractère universel des droits fondamentaux défendus par Yu Wensheng, répéter que ses droits sont les nôtres, sans cesse rappeler la nécessité de son engagement car c’est de lui que nos libertés se nourrissent.

Afin qu’un jour se souvienne…

En janvier 2018, Yu Wensheng a été exclu du barreau, interdit d’exercer notre profession, interdit de défendre qui l’on voulait garder sans défense, interdit d’être la voix des êtres dont on voulait qu’ils ne fussent plus. Dès mars 2018, le Groupe de travail des Nations unies sur la détention arbitraire, le rapporteur spécial sur la promotion et la protection du droit à la liberté d’opinion et d’expression et le rapporteur spécial sur la situation des défenseurs des droits de l’homme ont marqué leurs vives préoccupations face à l’arrestation arbitraire, la détention au secret et l’inculpation de Yu Wensheng pour des raisons liées à son travail d’avocat spécialisé dans les droits de l’homme et à l’exercice de son droit à la liberté d’expression et rappelé l’importance des activités des membres de la profession juridique en ce qui concerne la protection des défenseurs des droits de l’homme et des droits de l’homme en général.

Ici, nous avons tracé le trait

En janvier 2018, Yu Wensheng a publié une lettre ouverte au gouvernement chinois pour lui demander de modifier la Constitution. Il a été arrêté dès le lendemain et demeure encore aujourd’hui en détention, loin des siens.

Ici, nous avons laissé vacant

Son épouse, Xu Yan, a alors commencé des études de droit et passé l’examen du barreau national pour devenir à son tour avocate, aspirant à suivre ses pas. Lors de la cérémonie de remise du prix à son époux, elle témoignait en ces termes: «La route est rude et difficile, l’obscurité cruelle, mais nous ne renonçons pas.» La vraie gloire est ici, ici par où nous passons.

Afin qu’un jour advienne.

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* Philippe Currat, avocat, président du conseil de la Fondation Martin Ennals

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