Revue de presse

Hommages médiatiques à Ingvar Kamprad, le génie raillé d’Ikea

Il «énervait aussi bien les riches que ceux qui voulaient le devenir». Le fondateur du géant du meuble suédois était un homme de contrastes. Avec lui, il y avait toujours un «oui, mais»…

Un «entrepreneur» qui «a aidé à faire connaître la Suède dans le monde»: c’est par ces mots que le roi Carl XVI Gustaf a évoqué la disparition du fondateur d’Ikea ce week-end. De son côté, le site anglophone suédois The Local, cité par CourrierInternational.com, évoque un homme «énigmatique», connu pour son extrême frugalité, membre du parti nazi suédois dans sa jeunesse mais qui aimait aussi son ami juif Otto Ullman, dont les parents ont été assassinés à Auschwitz, précise le Dagens Nyheter. Malgré une fortune estimée par Forbes à 58,7 milliards de dollars en 2017, il ne voyageait qu’en classe économique.

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Poursuivi par sa réputation de «radinerie» bien qu’il se fût montré généreux dans ses bonnes œuvres – particulièrement en Suisse où il vivait depuis plus de trente ans – il avait fait plusieurs fois l’objet d’accusations d’optimisation fiscale. Le Financial Times, notamment, en décembre dernier, avait rapporté qu’Ikea était soupçonné d'«utiliser toute une série de failles dans les systèmes fiscaux des Pays-Bas, de Belgique, du Luxembourg et du Liechtenstein», grâce auxquelles il aurait économisé près d’un million d’euros d’impôts en Suède. La Commission européenne a ouvert une enquête à ce propos.

Kamprad avait aussi fait la une de l’actualité en Suède en 2011 après la parution d’un livre qui enchaînait les révélations: «Ikea s’est servi de prisonniers politiques comme main-d’œuvre dans ses usines en RDA», rapportait l’AftonbladetIl s’agissait alors «d’atteindre les objectifs de l’économie planifiée dans les années 1970», et l’Allemagne de l’Est profitait d’eux «pour effectuer du travail forcé». «En ce qui concerne le respect des valeurs démocratiques, il reste beaucoup à prouver et à clarifier au sujet d’Ingvar Kamprad», concluait le quotidien suédois.

D’où ce mélange «d’admiration et de critiques à l’étranger», relève le Svenska Dagbladet, vis-à-vis d’un homme que beaucoup se plaisaient à railler tout en reconnaissant son génie entrepreneurial. Ce qui a sans doute encouragé quelques internautes à rivaliser de bons mots puisés dans le lexique du meuble à monter soi-même, sur Twitter notamment, que France Télévisions s’est amusé à sélectionner.

Dans la même veine, Libération a même osé un «Ingvar Kamprad nous a kités»… Lui aussi évoque «son passé de fervent militant nazi, qu’il a lui-même défini comme la plus grande erreur de sa vie». Mais tout cela ne saurait entamer «durablement l’amour que lui porte le public suédois». «Beaucoup de journalistes qui ont voulu nuancer l’image de l’honnête citoyen de Småland ont subi la colère de leurs lecteurs et spectateurs. Il est certaines vérités que les gens ne veulent simplement pas entendre», écrit encore le Dagens Nyheter.

«Un gros câlin à toute la famille!»

N’empêche, Kamprad et Ikea, c’est aujourd'hui «403 magasins à travers le monde, 190 000 salariés, 38 milliards d’euros de chiffre d’affaires», énumère Ouest-France. «Il n’a que 17 ans lorsqu’il crée Ikea: «I» comme Ingvar, «K» pour Kamprad, «E» pour Elmtaryd (le nom de la ferme familiale) et «A» pour Agunnaryd (son village natal). Il vend des allumettes, des stylos, des machines à écrire… En 1947, il propose ses premiers meubles et, quatre ans plus tard, diffuse son premier catalogue, aujourd’hui imprimé à 250 millions d’exemplaires.»

Ce «patron à l’ancienne» avait aussi «une habitude lors des fêtes de Noël de son entreprise» – que rappelle Libé – il ne manquait jamais de lancer «à ses employés cette émouvante tirade»: «Un gros câlin à toute la famille Ikea!» Mais «un gros câlin qui n’empêche pas chez Ikea de fâcheuses boulettes. Comme celle, en 2012, d’avoir effacé les femmes de son catalogue […] pour l’édition publiée en Arabie saoudite…»

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Oui, il y a toujours un «mais», avec le fondateur d’Ikea. Dans son éditorial, L’Union rend un vibrant hommage à «l’homme qui s’est invité dans votre salon, glissé dans votre chambre à coucher et qui a essaimé mille et un objets aussi ludiques que pratiques dans votre cuisine et votre salle de bain» et dont «les consommateurs du village planétaire reconnaissent l’armoire Billy aussi bien qu’un canapé Le Corbusier ou qu’une chaise Charles & Ray Eames.» Et loue le destin de «ce fils de paysan parti de rien [qui] s’est vite révélé être un homme d’affaires de génie». Un «self-made-man» qui incarne «la réussite d’un sans-le-sou» qui aura aussi «exporté les couleurs de la Suède et les boulettes de rennes à la confiture d’airelles».

Et à nouveau, un «mais»: «D’une avarice maladive, il ne s’est jamais départi de sa vieille Volvo» et «s’habillait dans les friperies». Et encore un: mais «à l’entrée du magasin Ikea de Stockholm, une photo d’Ingvar Kamprad accompagnait» ce week-end «un registre de condoléances. Derrière son cadre Ikea, le regard droit, le patron semblait mesurer combien il est périlleux de transmettre son royaume du meuble sans que l’œuvre de vie ne finisse en kit.»

Et en attendant, lit-on sur Facebook, «Migros vient de perdre son client le plus fortuné, mais plutôt économe… Un adepte avant l’heure, à titre personnel, de la consommation très durable, mais il compensait en vendant tout et rien pour la maison dans le monde entier! Ça énervait aussi bien les riches que ceux qui voulaient le devenir.»

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