Revue de presse

Hommages en (tirs de) rafale au capitaine d’industrie Serge Dassault

Le grand patron du «Figaro» a disparu ce lundi. Si les médias reconnaissent la valeur de sa vision du «capitalisme à la française», ils n’oublient pas non plus les affaires qui ont entaché sa carrière

On ne commencera pas par les généralités d’usage qui font que «tous les morts tous des braves types», comme l’avait fait remarquer Georges Brassens. Mais plutôt par le quotidien espagnol El Pais, cité par Courrier international, qui décrit la tendance qu’il avait «à considérer «son» journal comme le lieu privilégié pour exprimer ses opinions libérales et conservatrices», qui avait «provoqué de nombreux remous» dans une rédaction pourtant assez peu de gauche. D’ailleurs, c’est bien simple, «les résistances des journalistes à se laisser utiliser à cette fin l’irritaient», au point qu’il fit «cette déclaration fracassante» en 2007, restée dans les annales: «Pourquoi la liberté de parole serait aux journalistes et pas aux actionnaires? C’est quand même extraordinaire, ça!»

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Aussi la une du site du Figaro, groupe de médias dont il était le propriétaire depuis 2004, ne saurait-elle être plus conventionnelle et explicite ce mardi, en annonçant solennellement «la mort d’un homme de convictions». Il fallait que ce fût dit, et ainsi dit, de manière neutre. Capitaine d’industrie dans l’aviation et l’armement, patron de presse et ancien sénateur, le milliardaire français Serge Dassault, impliqué dans plusieurs affaires financières et électorales ces dernières années, est donc décédé lundi à l’âge de 93 ans:

Dans leur éditorial, Marc Feuillée, le directeur général du Fig', et Alexis Brézet, son directeur des rédactions, évoquent également «un homme libre» qui avait «un rite» dans son bureau du Rond-Point des Champs-Elysées: évoquer avec eux «cette actualité, politique, économique et internationale, qu’il n’a jamais cessé de scruter avec passion; […] nous devions parler ensuite des affaires du journal: les ventes, la publicité, les développements futurs, les investissements… tout ce qui fait la vie d’un grand groupe de presse, la vie de ce Figaro qu’il aimait tant».

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Depuis sa disparition, écrivent-ils encore, «venus de tous les horizons, politiques et économiques, les témoignages se succèdent, qui rendent hommage à l’ingénieur qu’il n’a jamais cessé d’être, à l’industriel et au financier qu’il fut aussi. Les succès impressionnants de Dassault Systèmes et de Dassault Aviation – ceux de «son» Rafale, qu’il lui aura été donné de voir enfin s’imposer à l’exportation – parlent d’eux-mêmes. De son père, Marcel, Serge Dassault avait hérité un royaume; gardien vigilant de son indépendance, il a su, de ce royaume, faire un empire.» C’est évidemment moins sarcastique que le titre de Libération:

Et ces «nombreuses affaires» qui ont «entaché la dernière partie de sa vie», comme le formule poliment Courrier int', qui a recueilli quelques-uns des «hommages en rafale» de la presse internationale? Pour El Pais toujours, Serge Dassault fut «un exemplaire à la fois unique et très caractéristique du capitalisme français: industriel dans des secteurs intimement liés à l’Etat, comme l’aéronautique et l’armement, maire, sénateur, ami des présidents et patron de presse, avant d’être impliqué dans plusieurs affaires judiciaires.»

«Sarkozyste sous Sarko, vallsiste sous Valls»

Polytechnicien et ingénieur aéronautique, il «a fait toute sa carrière dans le groupe familial, dans l’ombre de son père, le légendaire avionneur Marcel Dassault, né Marcel Bloch, qui avait survécu aux camps de concentration nazis et pris le nom de Dassault après la guerre, rappelle le Financial Times. Bien qu’il ait indéniablement réussi à titre personnel, [il] était souvent comparé à la puissante figure paternelle, avait qui il avait une relation difficile:

«En parallèle, la quatrième fortune de France» s’était lancée en politique. «En 1995, il est élu maire UMP de Corbeil-Essonnes (Essonne) où il sera réélu en 2001. Trois ans plus tard, à 79 ans, il décroche un mandat sénatorial et devient, après sa réélection de 2008, le doyen d’âge du Sénat à 83 ans», résume Le Parisien. «C’était avant tout un pragmatique qui nageait toujours dans le sens du courant, poursuit un proche. Il a été sarkozyste sous Sarko et vallsiste sous Valls. Il s’entendait aussi comme larron en foire avec Jean-Yves Le Drian [ministre de la Défense de 2012 à 2017], qui lui a permis enfin d’exporter ses Rafale.»

«Dans le journal qu’il possédait», Libé rappelle aussi que «le milliardaire prenait rituellement la plume et n’hésitait pas à recadrer les journalistes. Une position qui lui servait à étendre son réseau d’influence. […] Au nom de l’indépendance éditoriale des rédactions, la chose serait inimaginable dans bien d’autres médias. Au Figaro, c’était un rituel de début d’année, à l’occasion des «vœux» du propriétaire. L’occasion, à chaque fois, de s’emporter contre l’impôt sur la fortune, les 35 heures, l’âge de départ à la retraite, le nombre de fonctionnaires et les syndicats…» Il n’oubliait jamais non plus que si la France est militairement souveraine, c’est beaucoup grâce aux Dassault père et fils:

Il faut également se souvenir que dans son dernier éditorial, le 2 janvier 2018, Serge Dassault avait encensé Emmanuel Macron, «ce président qui en sept mois a réalisé des réformes que la France attendait depuis trente ans». «C’était un homme très obstiné», commente par ailleurs Nicolas Beytout, patron du quotidien L’Opinion, qui fut le premier directeur de la rédaction du Figaro de l’ère Dassault. Cela pouvait devenir compliqué quand il fallait gérer les sujets qui lui tenaient à cœur…»

Exemple? «Les affaires de la droite française. Pendant la présidentielle de 2017, Nicolas Dupont-Aignan, protestant contre l’hostilité du Figaro à son égard, avait dévoilé des textos hallucinants de l’ancien sénateur»: «Le boycott de mon journal n’est que la conséquence de ton attitude contre Fillon. […] Si tu changes d’avis, il n’y aura plus de censure, je te le promets.»

«Mais si les hommages et nécrologies rappellent à l’envi que Serge Dassault fut un grand industriel et le meilleur VRP de ses avions Mirage et Rafale, c’est parce que le chapitre aéronautique reste malgré tout le moins polémique de l’épitaphe pour cette figure du capitalisme français», selon Le Soir de Bruxelles. Le journal belge souligne ainsi que «le souvenir de sa condamnation pour corruption active en Belgique, dès 1998, n’occupe pas une ligne de l’éloge» généralisé. Il faut relire, à ce propos, sur LeTempsArchives, les articles édifiants publiés par Le Nouveau Quotidien et le Journal de Genève et Gazette de Lausanne en 1996:

Quant au Times de Londres, il souligne qu’il «avait également été condamné à 2 millions d’euros l’an dernier, jugé coupable de blanchiment d’argent et d’avoir dissimulé des comptes en banque aux autorités». Le procès en appel devait d’ailleurs s’ouvrir la semaine prochaine.

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