C'est un livre fracassant et son auteure, l'Américaine Daphné Pataï n'épargne aucune de nos croyances. Par exemple: une connaissance vous raconte qu'un chef de service de telle entreprise harcèle une collaboratrice pour obtenir des faveurs sexuelles. A moins que vous ne disposiez d'autres informations ou que vous puissiez juger par vous-même, vous la croyez. Si vous êtes une personne normale en cette fin du XXe siècle, et surtout si vous êtes une femme, vous êtes prompte à condamner toute intimidation de cette nature, vous vous sentez de cœur avec la victime et vous n'hésitez pas à signer une pétition pour stopper l'auteur de pratiques si indignes.

Il peut arriver que l'histoire soit vraie et qu'un répugnant individu abuse de son pouvoir de mâle. Mais il peut aussi arriver que vous soyez entraîné à votre insu dans la machine de guerre homophobique d'un féminisme fanatisé. L'homme contre lequel vous signez n'est peut-être pas un coupable mais la victime d'un montage infernal qui vise à le détruire. C'est ce qui arrive de plus en plus fréquemment aux Etats-Unis.

Daphné Pataï, une féministe décidée à ne pas laisser la cause des femmes aux mains de groupuscules furieux, montre ainsi la dérive sectaire qui a transformé un combat pour la dignité des femmes en haine de l'homme et même, dit-elle, en une industrie de destruction de toute relation normale entre les deux sexes. «Un féminisme qui s'est servi de la législation sur le harcèlement sexuel pour discréditer les hommes et les mettre à genoux finit par discréditer les femmes également» écrit-elle dans l'introduction de son livre-enquête, Heterophobia, Sexual Harassment and the Future of Feminism. Son réquisitoire fait scandale dans le milieu universitaire où s'est surtout implantée la stratégie de la dénonciation antimâle. «Comment, demande-t-elle, en un rien de temps, cette admirable institution qu'est l'université a-t-elle pu être redessinée comme un lieu dangereux où l'agression menace de partout, où la «différence» est systématiquement démasquée comme «pouvoir», et par conséquent, dans la rhétorique du harcèlement sexuel, comme «abus de pouvoir»?»

La source du phénomène, explique Pataï, réside dans le succès qu'a connu aux Etats-Unis l'intégration des femmes dans le système d'éducation à partir des premières lois contre la discrimination. Depuis le début des années 70, les femmes, toutes races confondues, alignent de meilleurs résultats universitaires que les hommes. Elles sont de plus en plus nombreuses en médecine, en droit, et l'on prévoit qu'en 2006 il y aura autant de doctorantes que de doctorants. Cette réussite de la revendication féministe n'est cependant pas reconnue par les militantes intégristes. Au contraire, soit elles la minimisent, soit elles la nient complètement pour perpétuer leur fonds de commerce bâti sur l'image de la femme victime, battue, exploitée et humiliée par l'homme, l'éternel et seul maître à bord.

La recherche et la dénonciation à tout prix des cas de harcèlement sexuel entre dans cette stratégie du déni de toute amélioration de la situation des femmes. La publicité accordée à chaque cas découvert, réel ou supposé, contribue à créer chez les étudiantes une conscience de victime potentielle. Si n'importe laquelle d'entre elles qui a dû repousser le baiser d'un professeur est décrite dans la presse universitaire comme «traumatisée» ou comme la «survivante» d'une catastrophe; si le campus est désigné comme un «environnement à risque» sans que personne n'ose affirmer le contraire, c'est tout le système de la confiance qui s'effondre. On en est là.

Les autorités universitaires se taisent, comme prises en otage. Plutôt que de se battre politiquement sur le fond, de nombreux établissements se contentent d'engager des avocats spécialisés dans le droit sur le harcèlement sexuel pour contrer les poursuites dont ils pourraient être l'objet. Leur souci d'autoprotection fait même le jeu des dénonciatrices puisqu'ils édictent des codes de comportement qui satisfont d'avance à leurs fantasmes d'agression. Ainsi, toute attitude ou tout discours professoral qui pourrait être jugé «discriminatoire», «agressif», est par avance interdit. L'université, où ont été conquises il y a trente ans les plus grandes libertés de mœurs et de pensée, se retrouve policée à l'extrême et les professeurs rappelés à un pur rapport professionnel avec leurs étudiants. Ils s'empressent d'ailleurs de se plier à ces nouvelles règles car le droit ne leur est pas favorable: «Parce que les employeurs (y compris les universités) sont sans arrêt sous la menace de poursuites légales, un déséquilibre juridique se crée, les droits des harceleurs présumés étant généralement sacrifiés à ceux des présumées victimes» constate Pataï. La puissance de l'accusation de harcèlement sexuel est en effet énorme, elle peut déclencher des forces institutionnelles formidables contre l'accusé, et souvent en l'absence totale de toute procédure judiciaire normale.

L'auteure ne considère pas que cette évolution est le résultat involontaire, imprévu, d'une lutte pour une cause qui resterait légitime. A lire la littérature des féministes américaines, elle s'est au contraire persuadée que la transformation de tout comportement frivole en crime de harcèlement sexuel, loin d'être une dérive, est au cœur du projet féministe. «S'il est vrai que les relations entre les sexes sont une négociation permanente, ce que l'industrie du harcèlement cherche à faire à l'instigation d'idéologues comme Catharine A.MacKinnon – très influente en Suisse – c'est d'en modifier les termes pour que les femmes aient toutes les cartes en main. Si l'on aggrave un flirt ou un attouchement passager en l'affublant du concept de «comportement non voulu» ou «malvenu», c'est que seul est permis ce que veut la femme. Et si l'on s'habitue à cette façon de privilégier le «vouloir» de l'un des sexes, on aura de la peine à s'interroger sur le vouloir de l'autre sans risquer de passer pour complice de l'oppression des femmes. «MacKinnon a presque réussi à faire de l'article VII de la loi qui interdit la discrimination sexuelle en une loi qui interdit l'expression de la sexualité» commente un autre auteur.

Pataï pousse son analyse encore plus loin. Selon elle, l'énergie politique consacrée à la lutte contre le harcèlement provient du séparatisme lesbien. Et de citer la Britannique Sheila Jeffreys, pour qui le but de la libération des femmes «est la destruction de l'hétérosexualité comme système». Le désir hétérosexuel, affirme Jeffreys, n'a rien à voir avec la biologie, il est fondé sur la relation de pouvoir entre l'homme et la femme. «Les hommes doivent être capables de désirer la pauvre créature qu'ils épousent. Ainsi, le désir hétérosexuel de l'homme est basé sur l'érotisation de l'«autre» qu'est la femme, et cette altérité est elle-même basée sur l'inégalité de pouvoir… Au contraire, il y a le désir homosexuel fondé sur l'érotisation du semblable, l'égalité de pouvoir entre deux «mêmes» et la réciprocité».

Seule une minuscule minorité de femmes se reconnaissent dans ce programme radical mais il existe assez de ressentiment contre les hommes dans la société féminine en général pour que la partie la plus digeste du projet soit absorbée sans autre par le plus grand nombre. Les militantes du harcèlement seraient donc les idiotes utiles d'un dessein dont elles ne soupçonnent pas l'ampleur ni la nature.

Daphné Pataï exagère-t-elle? La discussion sur l'homo et l'hétérosexualité fait rage aux Etats-Unis, comme maintenant en Europe, et en particulier en France avec la nouvelle loi sur le Pacte civil de solidarité (PACS). Il est évidemment de l'intérêt des partisans des néofamilles homo de dépeindre l'autre sexe comme nuisible et malfaisant. C'est ce que faisait déjà l'Allemand Otto Weininger contre les femmes aux début du siècle quand il les accusait de forcer les hommes à l'hétérosexualité pour les faire descendre des hauteurs intellectuelles et morales qu'eux seuls étaient capables d'atteindre. Et c'est ce que font les féministes intégristes d'aujourd'hui en assimilant la séduction à de la violence et l'accouplement à un viol.

L'existence du harcèlement apporte évidemment de l'eau à leur moulin. Encore faut-il savoir en manier la gestion politique. A lire Heterophobia, on voit que le talent pour cela ne leur manque pas.

Il y a une sorte de maquette d'application, reproductible à l'infini. La «victime» est toujours «innocente» et par définition «faible». Elle appartient le plus souvent à une minorité «opprimée». Le harceleur, lui, se caractérise par sa «masculinité» et son «pouvoir». S'il est sympathique et ouvert, dévoué et prêt à franchir les frontières de ce fameux pouvoir, c'est encore plus dangereux, il cache son jeu, c'est un tricheur. Son but est de dominer, encore et toujours.

Lorsque ces images et ces mots sont solidement installés dans le langage public – et les livres et les commandos des féministes intégristes y contribuent – le «problème du harcèlement» est sûr d'avoir trouvé son marché. Il suffit ensuite d'affirmer péremptoirement qu'en matière de harcèlement «les femmes ne mentent pas» (comme on l'a dit, avec raison le plus souvent, sur le viol) et le tour est joué. Le nombre des cas réels est d'autre part suffisant aux Etats-Unis pour qu'on puisse le doubler, le tripler ou le quadrupler par des cas fabriqués. Ainsi tout le monde aura connu quelqu'un qui a connu quelqu'un qui a assisté personnellement à une scène de harcèlement.

Ce n'est qu'en 1998 qu'une université, l'Université Simon Fraser au Canada, a osé introduire dans son règlement interne une peine pour accusations fantaisistes. Mais dût-il blanchir un accusé, l'établissement l'invitera quand même à suivre un séminaire pour lui apprendre à ne pas harceler les filles! Le séminaire en question sera en général dirigé par une intégriste. Il fait partie des nombreux débouchés professionnels offerts par le développement de l'industrie du harcèlement.

Un homme qui a eu un jour la malchance ou la maladresse de se retrouver au cœur d'une affaire de harcèlement n'en sort donc jamais indemne. Animées par la haine de l'homme, ses accusatrices ne sont pas en mesure de reconnaître leurs torts. Même blanchi par la justice, à ses frais bien sûr, le harceleur-victime devra affronter longtemps encore le soupçon, le non-dit, et la mauvaise humeur de ses connaissances qui n'auront pas aimé devoir le défendre contre une accusation si déplaisante, prononcée au nom d'une cause apparemment si juste! Daphné Pataï a vu tant d'hommes détruits et ruinés par l'aventure qu'elle les aide maintenant de ses conseils, dont celui-ci, tout simple quoiqu'assez cher: défendez-vous, vous en avez le droit!

Heterophobia, Sexual Harassment and the Future of Feminism, Daphné Pataï, Rowman and Littlefield Publishers, Londres, New York.

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