J’ai 39 ans aujourd’hui, je suis Genevois, issu de la classe moyenne supérieure et titulaire de diplômes universitaires. Comme j’ai préféré le journalisme à la banque, je suis gentiment menacé de déclassement social, mais je ne le vis pas trop mal puisque je suis un bobo. Pur sucre (et jusqu’à l'écoeurement). C’est-à-dire que je me déplace à vélo en ville et en 4x4 à la montagne, que je n’ai rien contre le B.L.T. à midi, que je porte la barbe toute l’année et un bonnet rouge en hiver. En plus, le multiculturalisme est mon modèle de société et je joue de la guitare (mal). Si je ne détestais pas la Fête des voisins à cause de la salade de pâtes, le cliché serait parfait.

Chaque année, la Journée internationale des droits des femmes tombe deux jours avant mon anniversaire. Eu égard au paragraphe qui précède, je devrais participer de bon coeur, afficher ma solidarité, porter le bonnet rose devant le Palais fédéral. Et pourtant. Le 8 mars me met mal à l’aise. Mal à l’aise de voir la moitié du monde se comporter comme une minorité. Aux côtés et en faveur de laquelle il s’agirait de s’engager une fois l’an pendant 22 heures et 30 minutes (soit toute la journée, moins la durée du match Barça-PSG).

Le 8 mars me gêne un peu, pour trois raisons. La première est mauvaise et coupable: venant d’où je viens, l’idée d’une quelconque inégalité entre hommes et femmes est étrangère à mon logiciel. N’ayant connu ni la Landsgemeinde ni la femme au fourneau, ayant eu des collègues mieux payées que moi et des patronnes autoritaires, je suis physiologiquement, synaptiquement incapable de penser l’inégalité. Pour mon petit cerveau, l’inégalité entre les sexes est une erreur 404, ni plus ni moins.

La deuxième pinaille: je connais les droits humains, les droits de l’Homme avec un grand H bien générique, mais pas les «droits des femmes», ni les «droits des hommes». Et j’ai beau disséquer le cadre normatif qui m’entoure, je ne trouve pas d’inégalité de droit entre hommes et femmes. Je me bats volontiers contre les injustices de fait, contre les violences conjugales, contre le sexisme ordinaire, mais pas contre une injustice de droit qui n’existe pas ici. Ou plus.

La troisième est intuitivement postféministe. L’énergie dépensée par les femmes pour devenir des hommes comme les autres me turlupine. Performance, hiérarchie, conquête: le monde est un jeu inventé par les hommes, pour les hommes. Ils s’en sortent mieux depuis trop longtemps, oui: parce que c’est leur jeu. S’il y a quelque chose à changer, c’est donc le jeu. Pour vous, les femmes? Non: pour nous, les Hommes.