Nouvelles frontières

Chine: un système, deux rêves

Les Chinois vivent en ce moment dans deux réalités parallèles: «Je n’ai entendu aucune nouvelle récente concernant Hongkong, expliquait un étudiant de première année d’université de Pékin cité par le Financial Times vendredi. Vous dites que des étudiants occupent le centre de la ville? Pourquoi? C’est dingue mais assez excitant.»

Au terme d’une semaine durant laquelle des dizaines de milliers de Hongkongais se sont mobilisés dans un mouvement de désobéissance civile, on pouvait continuer à vivre tranquillement dans la capitale de l’un des pays les plus connectés de la planète, sans rien en savoir. Pékin prononce un diktat sur l’avenir de la Région administrative spéciale de Hongkong? Cela déclenche là-bas un séisme politique? Cette nouvelle est tout simplement inaccessible au citoyen lambda. Voilà qui donne une idée précise des capacités des censeurs chinois pour contrôler les flux d’information – et par là même les esprits.

Peu de manifestations, en effet, ont bénéficié d’une telle couverture médiatique. Ces jours-ci, sur les médias sociaux, on peut suivre en temps réel, par vidéo et d’innombrables témoignages écrits, l’évolution du bras de fer entre les démocrates et les autorités locales. L’espace de liberté que reste Hongkong et le caractère absolument non violent du mouvement permettent jusqu’ici une couverture sans entrave des événements.

Si l’ensemble des Chinois pouvaient accéder à ces informations, ils se sentiraient sans doute très directement concernés. Et la lecture des slogans des étudiants ou de l’organisation «Occupy Central with love and peace» devrait les interpeller. Car ils sont pour la plupart en résonance avec leurs propres préoccupations, du moins pour une grande partie de ces classes moyennes émergentes. La révolte pacifique des Hongkongais, loin d’être ourdie par Washington ou Londres, comme l’explique Pékin, est au contraire profondément chinoise par sa façon d’agir et de revendiquer des droits.

Elle est plus précisément chinoise et ouverte sur le monde. C’est pourquoi on s’y exprime en chinois et en anglais. Ce n’est pas qu’un héritage colonial. C’est ce qu’on peut aussi observer lors de manifestations à Taïwan, autre terre chinoise, pleinement démocratique celle-là. Cela répond à une soif de communiquer dans un langage universel.

Ces derniers jours, l’une des photos de Hongkong qui circulent largement sur Twitter montre ainsi une grande banderole sur laquelle est inscrit un couplet de la chanson la plus célèbre de John Lennon, «Imagine»: «You may say I’m a dreamer, But I’m not the only one» (vous allez dire que je suis un rêveur, mais je ne suis pas le seul). Cela peut sembler anodin, mais c’est sans doute le slogan le plus subversif qui soit. Pourquoi? La notion de «rêve» s’est imposée dans la propagande chinoise avec l’arrivée au pouvoir il y a deux ans du nouveau secrétaire général du PC, Xi Jinping. Il n’est plus un discours officiel, à tous les échelons du pouvoir, qui ne parle de rêve.

Dans l’esprit du parti, ce rêve renvoie à une conception bien précise d’un pouvoir unitaire, traditionnel et millénaire, dans lequel tous les «vrais» Chinois devraient se reconnaître. Il est de caractère impérial et totalitaire.

Le rêve des manifestants hong­kongais est tout autre. Il n’en relève pas moins d’une autre tradition chinoise qui remonte au moins au mouvement du 4 mai 1919 qui fut nationaliste et démocratique. Non seulement les démocrates hongkongais détournent la propagande du parti à l’aide d’un chanteur – britannique! – mais ils laissent entendre qu’ils ne sont pas les seuls, que d’autres, en Chine «continentale», pourraient partager ce rêve. Ces deux rêves ne sont pas le reflet d’un «clash de civilisation» comme l’affirme le parti actuellement au pouvoir à Pékin. C’est plus simplement un choc de conception du politique.

Si j’en parle, c’est que cette photo a été largement reprise par la minorité de Chinois du «continent» ayant réussi à déjouer la censure pour accéder à Twitter. Pour eux le message est parfaitement clair. Ils se sentent moins seuls. Car le mouvement qui s’est mis en marche à Hongkong a des ramifications beaucoup plus larges que le simple territoire de l’ex-colonie.

Le mouvement qui s’est mis en marche a des ramifications bien plus larges que le simple territoire de Hongkong