Deux Hongrois sur trois ont voté le 11 avril pour des partis de droite populiste ou d’extrême droite fatigués du présent et nostalgiques du passé. Le Fidesz (53%), fondé en 1988 par Viktor Orban dans la dissidence anticommuniste, s’affiche maintenant conservateur et nationaliste, adepte de la Grande Hongrie d’avant 1920. Le Jobbik (Mouvement pour une meilleure Hongrie), fondé en 2002 par des étudiants, est, avec 16%, le troisième parti politique du pays, l’équivalent hongrois du Front national français et belge, de Fiamma Tricolore en Italie ou des nationaux-démocrates suédois, auxquels il est allié. Si le Fidesz s’oppose à l’Union européenne et à la mondialisation avec les arguments populistes habituels, le Jobbik s’oppose à l’ordre constitutionnel démocratique: il en irait de l’identité magyare chrétienne, menacée, entre autres, par les Tziganes.

Le succès de ces deux formations activement passéistes ramène sur scène les fantômes. Miklos Horthy refait son entrée à Budapest sur son cheval blanc, vêtu de son costume d’amiral, comme en 1919, quand il reprenait le contrôle de la ville pillée par l’armée roumaine. Certains électeurs le voient-ils à nouveau, comme en 1938, guider son cheval à travers une Transylvanie reconquise? L’amiral, en tout cas, est applaudi par une foule toute recroquevillée autour d’un récit national protégé qui lui épargne d’avoir à en chercher un nouveau.

Miklos Horthy vient au pouvoir en 1919 comme régent dans un royaume de Hongrie traumatisé par deux événements: les 133 jours de la république des Soviets de Béla Kun, qui s’imposait par la terreur à une population rétive, puis, après la défaite militaire, l’amputation des deux tiers du territoire historique hongrois avec sa population par le Traité de Trianon (1920). L’amiral, qui a grandi sous la monarchie habsbourgeoise, est un hybride idéologique fait du conservatisme du XIXe siècle et du radicalisme d’extrême droite du XXe. Il promet aux vainqueurs de rétablir la légalité tout en autorisant les détachements militaires à se livrer à des brutalités contre les communistes, les libéraux et les juifs, tenus responsables des révolutions bolchevique et hongroise.

Les opposants matés, Horthy installe à Budapest un régime autoritaire, mi-féodal, mi-parlementaire. Le gouvernement est aux mains d’un homme d’Etat talentueux, Istvan Bethlen, qui restaure la prospérité du pays.

Horthy ne s’oppose pas à la décision du parlement d’instaurer un numerus clausus limitant à 5% le nombre de juifs admis dans l’enseignement supérieur. Bien qu’il fréquente lui-même l’élite israélite depuis le temps de la monarchie, il cède aux pressions d’une nouvelle classe moyenne qui veut des places, toutes les places.

C’est le seul acte d’antisémitisme caractérisé qui a lieu pendant les dix ans du gouvernement Bethlen. Mais l’arrivée d’Hitler au pouvoir à Berlin en 1933 change l’ambiance en Hongrie. Dans le contexte de crise économique, avec une population appauvrie, naît le parti des Croix-Fléchées, sur le modèle du parti nazi allemand. Recrutant dans les milieux ouvriers, il s’affirme antiféodal, anticapitaliste et antisémite. Horthy le jugule d’autant moins qu’il partage l’une de ses revendications: la restauration de la Hongrie sur son territoire historique en s’appuyant sur l’Allemagne.

Le calcul commence par être payant. En 1938, après les Accords de Munich, Hitler restitue à la Hongrie un morceau de territoire roumain et un autre slovaque. Territoires que l’amiral visite sur son cheval blanc, s’attirant une gloire sans pareille. Dès lors, la mécanique de la corruption morale se met en place: les services de l’Allemagne en faveur de la Grande Hongrie se paient par un surcroît d’influence des Croix-Fléchées au sein du régime et par une dépendance plus grande envers Hitler, lequel réclame l’entrée en guerre de la Hongrie à ses côtés et une meilleure collaboration à sa croisade antijuive.

Horthy, peu à peu, perd le contrôle. Il ne croit pas que Hitler puisse gagner la guerre. Il ne pense pas que les juifs soient une menace pour la Hongrie – il le fait dire aux Croix-Fléchées, qu’il parvient à contenir. Mais en mars 1944, alors que Hitler le menace d’envahir la Hongrie, il nomme un premier ministre pro-allemand. Les déportations massives de juifs commencent dans tout le pays. Horthy ne les empêche pas. C’est seulement quand vient le tour des juifs de Budapest qu’il s’interpose, sauvant 200 000 d’entre eux du sort réservé aux 500 000 autres.

Staline n’a pas voulu que Horthy soit jugé: n’avait-il pas demandé un armistice à la Russie? Les Américains l’ont tour à tour soupçonné et exonéré, puis l’ont laissé partir en exil au Portugal où il est mort en 1957. Ses cendres ont été rapatriées à Budapest en 1993, pour des funérailles de réhabilitation.

L’écrivain György Konrad note qu’il existe deux traditions politiques en Hongrie, celle de Miklos Horthy et celle de Janos Kadar (le dirigeant communiste mis à la direction après l’écrasement de la révolte de Budapest par les chars russes, en 1956). «Toutes deux sont paternalistes. Pour avoir du succès en Hongrie, un parti doit apparaître dictatorial: une seule personne pense pour tout le monde.» Viktor Orban et son Fidesz est taillé pour le rôle. Flanqué sur sa droite du Jobbik, à la fois dérangeant et utile pour lui. Le décor est posé. Les acteurs embauchés. Mais on ne connaît pas encore les paroles.