il était une fois

La Hongrie, ou le retour du même

Un Prix Nobel à l’Union européenne, un bonnet d’âne à la Hongrie, un de ses membres, où le passé ne passe pas. Par Joëlle Kuntz

Il était une fois

T andis que l’Union européenne est récompensée par le Prix Nobel pour avoir «contribué pendant plus de six décennies à promouvoir la paix et la réconciliation, la démocratie et les droits de l’homme», l’un de ses membres, la Hongrie, remet ouvertement en question la réconciliation, les droits de l’homme et la démocratie. Au moins autant que la crise de l’euro, l’obsession chauvine de certains pays de l’Union, motivée par un passé qui ne passe pas, fragilise le projet européen. L’exemple hongrois est le plus emblématique d’une dérive qui emprunte en guise de politique les méthodes les plus simples de l’autoritarisme, du culte identitaire, de la manipulation médiatique et de la violence contre les Roms et les juifs, boucs émissaires traditionnels.

En visite la semaine passée en Allemagne, le premier ministre, Viktor Orban, a confié ses doutes sur «nos systèmes démocratiques actuels», les citoyens leur préférant, a-t-il dit, une «direction politique forte», sous-entendu la sienne, annoncée dans son programme électoral de 2009 pour une période «de quinze à vingt ans». L’Union européenne a déjà dit ce qu’elle pensait de la nouvelle loi fondamentale hongroise, votée à la hussarde en 2011 suite à la victoire du parti conservateur d’Orban (Fidesz, 53%) et de son allié d’extrême droite (Jobbik, 20%) aux élections parlementaires d’avril 2010: l’indépendance de la justice n’y est pas garantie, non plus que celle de la banque centrale. José Manuel Barroso a demandé qu’elles le soient.

Avec le verrouillage des contre-pouvoirs et la cooptation partisane à tous les postes de contrôle, y compris la banque, la Hongrie devient une sorte de Venezuela européen: ni démocratie, ni dictature, un objet à part, un «Orbanistan», problématique comme Etat de droit.

Le journaliste autrichien Paul Lendvai retrace dans son dernier livre* les péripéties politiques qui ont mis sa Hongrie d’origine sous la coupe de Viktor Orban. Des forces lentes, sur un temps long, sont en jeu, comme l’emprise sur les mémoires de l’amiral Horthy, régent indéboulonnable du royaume de 1920 à 1944, puis de Janos Kadar, gendarme puis régent de Moscou de 1956 à 1988: pendant près de soixante années du XXe siècle, les Hongrois ont connu sous le règne de ces deux hommes un régime de semi-dictature ou de dictature adoucie qui leur a donné, en sacrifice de leur liberté, une certaine sécurité personnelle. Horthysme et kadarisme se marient maintenant dans les consciences hongroises, dit Lendvai, pour allumer la nostalgie des sécurités perdues et justifier une condamnation de la démocratie telle qu’elle existe depuis l’effondrement du communisme.

Cette démocratie, il est vrai, a brûlé en vingt ans plus de cartouches que nécessaire. Au chapitre du temps court de la politique où se confrontent les forces d’ici et maintenant, Lendvai fait un compte désespérant des occasions perdues à cause des divisions dans les partis, des talents gâchés par la maladresse ou l’obstruction partisane, de l’inculture en général de la classe politique, qui se traduit soit par une révolte permanente soit par une soumission résignée.

Le clou – il faudrait dire la bombe – est le fameux discours du premier ministre socialiste Ferenc Gyurcsany devant deux cents membres de son parti réunis en privé, en mai 2006. Il veut les amener à accepter des réformes pour sortir le pays de la faillite: «Il n’y a pas d’autre solution, leur dit-il, parce qu’on a déconné. Pas seulement un petit peu mais totalement. Aucun autre pays en Europe n’a fait autant de bêtises que nous. Ce que nous avons dit n’était pas vrai. Nous n’avons rien fait ces quatre dernières années. Rien. Vous ne pouvez pas me citer une seule mesure importante du gouvernement dont nous puissions être fiers. Réformer ou échouer, il n’y a pas de milieu. Or nous avons menti, le matin, à midi et le soir. Et je ne veux plus le faire. M’éterniser dans ces comités où l’on ne peut jamais s’entendre sur aucune loi, où l’on finit toujours par les mêmes vieux compromis, parce que faire quelque chose de différent porterait atteinte aux intérêts de quelqu’un: pour ça, trouvez quelqu’un d’autre.

Une admonestation de 25 minutes. Le 17 septembre, quatre mois plus tard, elle paraît dans la presse. Raccourcie, déformée, sortie de son contexte, mais ravageuse: le premier ministre avoue avoir menti du matin au soir. Déjà en embuscade, Viktor Orban et le Fidesz n’ont plus qu’à marteler leurs slogans pour obtenir la démission de Gyurcsany, décrédibiliser son successeur et avec lui toute la gauche, dans une campagne vengeresse où l’extrême droite du Jobbik et sa branche paramilitaire, la Garde hongroise, se trouvent particulièrement à leur aise. L’idéologie nationale et ses héros antiques, l’antisémitisme, la chasse aux Roms, y compris par des moyens violents, la religion et la dénonciation de l’Europe comme impérialiste deviennent entre 2006 et 2010 les instruments principaux de la propagande électorale qui aboutit à la victoire du Fidesz et d’Orban à sa tête. Lequel Orban veut durer aussi longtemps que Horthy et Kadar.

Mais, sans pétrole comme Chavez et sans allié comme Horthy ou Kadar, son régime marche à l’illusion. «L’avenir n’est pas entièrement sombre, commente plaisamment l’écrivain Gyorgy Konrad. Tout système fondé sur la propagande et la crédulité est condamné à l’échec, à un moment ou à un autre. J’ai été témoin de la chute de deux régimes autoritaires, le fascisme et le communisme. La fin du troisième est en vue.» Oui mais quand? *«Hungary, Between Democracy and Authoritarianism», Columbia U. P., 2012.

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