il était une fois

La Hongrie de Viktor Orbán, une construction baroque entre l’Ouest et l’Est

Le premier ministre hongrois remet en cause la place de son pays dans le paysage idéologique du continent européen. L’Etat qu’il construit ne sera pas, dit-il, «libéral». Cette affaire a une histoire

Il était une fois

La Hongrie de Viktor Orbán, construction baroque entre l’Ouest et l’Est

La force de la démocratie, disait Tocqueville, n’est pas d’être un régime libre mais un régime qui rend libre. Les élections en sont un instrument d’expression, mais pas le seul; une trame d’institutions sociales et politiques favorise la variété des opinions, garantit et légitime leur liberté. La «voix du peuple» est ce qui en résulte, arbitrairement compté par la règle des 50%+1. Elle n’est pas la vérité et rarement la vertu, mais le produit d’un corps social complexe exposé aux expériences de l’histoire.

A limiter la démocratie à sa dimension représentative sans considérer ce qui, en elle, rend libre, on se condamne à la complaisance envers les démocratures installées sous le coup d’élections victorieuses. On ne comprend pas la dangereuse sortie de route de la Hongrie de Viktor Orbán. On n’ose pas mettre en cause la popularité de Poutine ou celle de Recep Erdogan: ils sont élus, peut-être même aimés: le fait intimide si l’on ne regarde pas les mécanismes de captation des libertés citoyennes mis en œuvre pour ce résultat.

Le Fidesz de Viktor Orbán a remporté les élections législatives de 2010 avec 52,7% des voix, et celles d’avril 2014 avec 44,5%, s’assurant, après redécoupage électoral, les deux tiers des sièges au parlement. Son allié d’extrême droite, le Jobbik, a recueilli 20% des suffrages. Deux électeurs hongrois sur trois ont ainsi accordé leur confiance à des formations qui ne font pas mystère de leur dédain pour la démocratie, excepté pour sa composante plébiscitaire, poussée à l’extrême par un Viktor Orbán à l’aise sous son déguisement de sauveur de la nation.

Sous son mandat précédent, le premier ministre s’est attaché à affaiblir chacune des institutions qui animent la délibération politique et la formation des opinions et qui assurent l’équilibre des pouvoirs. Il a asséché les ressources des médias indépendants et confié le service public à ses proches afin d’éliminer les voix discordantes. Il a mis à la retraite des centaines de juges, remplacés par d’autres choisis par un service dirigé par la marraine de ses enfants. Il a taillé dans les pouvoirs de la Cour constitutionnelle, à laquelle les personnes privées n’ont pratiquement plus accès. Le gouvernement est seul à nommer ses membres. La Constitution elle-même a été réécrite et approuvée sans débat. La Hongrie n’y est plus appelée «république», le forint, la monnaie nationale, y est déclarée intouchable, de même que l’embryon humain et le mariage, valable seulement entre un homme et une femme. Le texte se mêle aussi du taux d’imposition des revenus, fixé à 16% pour tout le monde.

Ce verrouillage du droit, des mœurs et de l’économie ne viole pas la démocratie formelle, toujours revendiquée puisque les lois sont présentées au parlement le lundi, discutées le mardi et adoptées le mercredi, mais il en empêche concrètement l’usage et le développement. La majorité écrase l’opposition. Qui peut lui en faire le reproche puisqu’elle est la majorité? Et qu’elle le sera toujours plus au fur et à mesure que les démocrates quittent le pays, remplacés sur les listes électorales par les Hongrois vivant à l’étranger, désormais autorisés à demander la nationalité hongroise et à voter en Hongrie, pour le Fidesz généralement, en toute reconnaissance.

Orbán a placé le nationalisme au centre de sa stratégie de conquête du pouvoir, sous la forme d’une nostalgie militante pour l’espace magyar d’avant le Traité du Trianon (1920). Sans aller jusqu’au hungarisme radical du Jobbik, il cultive de façon diluée le thème de la «Grande Hongrie», substituant aux libertés perdues des citoyens un rêve collectif de grandeur, et à l’amour de la démocratie l’amour du pays et de son chef.

Cette évolution l’a naturellement amené à trouver des modèles hors de la culture occidentale, comme il l’a déclaré dans son fameux discours de juillet en Roumanie: il s’agit, a-t-il dit, «de comprendre les systèmes qui ne sont pas libéraux, pas des démocraties libérales, peut-être même pas des démocraties, et qui apportent quand même le succès à leurs nations, Singapour, la Chine, l’Inde, la Russie». Et d’annoncer: «La nation hongroise n’est pas seulement une agrégation d’individus mais une communauté qui doit être organisée, renforcée et construite. En ce sens, le nouvel Etat que nous construisons en Hongrie est un Etat illibéral, non libéral.»

C’est un repositionnement historique majeur. Si l’on suit l’historien Jenó Szùcs* sur les traces du penseur István Bibó (1911-1979), la Hongrie médiévale a appartenu pendant cinq siècles à l’Occident, où la société civile se détachait de l’Etat: «L’Europe a hérité de la féodalité et non de l’Antiquité cette notion de dignité humaine comme élément constitutif de ses rapports politiques», dit Szùcs. «Les Lumières étaient déjà l’affaire de la société et non de l’Etat.» Puis, «une série de catastrophes ont détruit ce lien et, pendant plus de quatre cents ans, la Hongrie fut forcée de suivre un développement de type est-européen, caractérisé par l’inertie des rapports de force dans la société, des points morts, et des tentatives sans espoir de retour au modèle occidental». En 1945, Bibó affirmait que la démocratie n’était pas la «superstructure bourgeoise» que décrivaient les communistes, mais «la technique objective de l’exercice de la liberté» parfaitement compatible avec le socialisme. Vaine tentative encore une fois. Aujourd’hui, après vingt ans de retrouvailles avec l’Europe et l’Occident, la Hongrie de Victor Orbán est replongée dans son pire passé d’apathie sociale et politique, sous le règne d’une majorité protégée des risques de la parole. * Jenó Szùcs, Les Trois Europe, L’Harmattan, 1985.

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