Une ordonnance entraînant une profonde modification de la protection des travailleurs et travailleuses entrera en vigueur début 2016: si cela est convenu dans une convention collective de travail, il sera désormais possible de renoncer à enregistrer la durée de travail, pour autant que les employés concernés aient un très bon salaire et jouissent d’une grande autonomie dans leur travail et la gestion de leurs horaires. Les employés pouvant déterminer eux-mêmes une part significative de leurs horaires de travail sont quant à eux autorisés à n’enregistrer que la durée globale quotidienne de travail.

Les cercles patronaux font actuellement circuler des analyses et commentaires dangereux au sujet de cet assouplissement de la protection des travailleurs et travailleuses. Il est du devoir des syndicats de les réfuter sans équivoque.

Au lieu de laisser une chance au compromis qui avait mis un terme à une dispute de longue date au sujet de l’enregistrement de la durée de travail, ces déclarations néolibérales culminent avec la demande inouïe d’une révision beaucoup plus poussée de la loi sur le travail. Avec cette demande, les employeurs s’attaquent au compromis convenu en partenariat social – et sans lequel l’assouplissement mentionné plus haut n’aurait pas été possible. Ce compromis exclut en effet une plus ample dérégulation de la loi sur le travail.

L’allégement de la bureaucratie revendiqué par les cercles patronaux vise à obtenir pour toujours plus de salariés une dérogation à l’obligation d’enregistrer la durée du travail de manière détaillée, par le biais des «horaires de travail basés sur la confiance». Il s’agit là d’une attaque frontale contre le droit du travail, qui ouvre la voie au travail gratuit. Un contexte dans lequel il ne saurait évidemment plus être sérieusement question de protection de la santé ou de la conciliation entre travail et famille.

Les détracteurs de l’enregistrement de la durée de travail le présentent comme une mesure bureaucratique, reliquat de l’ère de l’industrialisation. Mais avec cet argument, ils se révèlent eux-mêmes rétrogrades: ignorent-ils donc que les technologies actuelles font de la saisie du temps de travail un jeu d’enfant?

Il est indéniable que la flexibilisation a énormément progressé dans le monde du travail, une évolution qui ne se limite pas au secteur tertiaire. Lorsqu’elle respecte certaines limites et ne prend pas uniquement en compte les besoins des employeurs, cette flexibilisation peut aussi se révéler un avantage pour le personnel.

Mais il en résulte une rupture des rythmes et une plus grande difficulté de planification. Aussi est-il nécessaire d’établir des règles contraignantes, pour la protection de la santé sur le long terme comme pour la conciliation entre travail et famille. Et l’enregistrement de la durée de travail joue ici un rôle central. Car sans lui, l’indispensable contrôle de la charge des horaires de travail ainsi que du respect des temps de repos devient impossible. Or, toutes les études récentes montrent que le stress au travail, on ne peut plus malsain, est très répandu et tend à s’accroître.

Cette volonté de ne pas enregistrer le temps de travail pour mieux l’ignorer trahit un objectif inavouable. Le contrat de travail stipule que le salaire doit correspondre au temps de travail accompli. Lorsque, comme c’est le cas en Suisse, quelque 200 millions d’heures supplémentaires sont effectuées annuellement, l’abandon de la saisie des heures de travail constitue pour les employeurs une réduction des coûts forts lucratifs. C’est ouvrir grand la porte au travail gratuit! Sans parler des pertes en cotisations sociales.

Il est incompréhensible qu’en ces temps de manque de main-d’œuvre qualifiée, de larges cercles patronaux s’attaquent aux horaires de travail en vigueur, sains, bien réglementés et par là même propices à la vie de famille. Cette volonté de libéralisation à tout prix constitue une attaque contre la santé et les salaires des travailleurs et travailleuses, attaque qu’il est urgent de repousser.

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