A 56 ans, Yan Quancheng n'avait jamais autant pleuré de sa vie. La nuit, il ne dort plus. «J'ai peur de ne pas pouvoir rentrer pour la Fête du printemps.» A Taiping, son village situé à 250 kilomètres au sud de Pékin, sa femme, ses quatre enfants, un petit-fils et ses deux parents de 80 ans l'attendent pour célébrer en famille le passage dans l'année du chien. Mais il y a aussi cette centaine de villageois qui espèrent depuis plus d'un an récupérer leurs 100000 yuans (16000 francs*) d'arriérés de salaire. La tradition veut qu'on règle ses dettes avant la nouvelle année. «Ils vont demander l'argent, c'est sûr.» Or Yan Quancheng, leur chef, n'a toujours rien reçu du recruteur d'ouvriers qui les a spoliés sur les chantiers de la capitale.

Yan Quancheng est un «mingong». Ses muscles, tout comme ceux de dizaines de millions de ces «ouvriers-paysans», sont à la base du miracle économique chinois. Ce sont les bâtisseurs et les serviteurs de l'«économie de marché socialiste», le sous-prolétariat du capitalisme chinois dans sa phase d'accumulation primitive. C'est sur leur sacrifice que repose en grande partie la compétitivité chinoise dénoncée par les syndicats occidentaux. Dans la seule province du Guangdong, principale base manufacturière du pays, ils sont 30 millions, à Shanghai six millions et à Pékin cinq millions. Chaque année, il y en a dix millions de plus (lire ci-dessous).

Leur particularité? Ce sont des hors-classes, comme les désigne une étude de l'Académie chinoise des sciences sociales (ACSS). Leur activité est celle des ouvriers, mais leur statut demeure celui de paysans, ce qui signifie qu'ils ne bénéficient d'aucune couverture sociale (réservée uniquement aux citadins) et qu'ils peuvent être renvoyés du jour au lendemain par leur employeur. Cet apartheid social, maintenu grâce au «hukou», un système de permis de résidence qui divise le monde chinois entre villes et campagnes. «A travail égal d'un ouvrier, un mingong gagne moins, travaille plus et n'a pas les mêmes droits», résume Lu Xueyi, président de l'Association chinoise de sociologie.

Chaque année, à la veille du nouvel an, ces mingong entament la plus grande transhumance humaine. Par dizaine de millions, ils prennent d'assaut les trains pour rentrer au village avec le solde de leur labeur qui permet aux campagnes de bénéficier des miettes de la croissance économique. Mais pour beaucoup, c'est aussi l'heure du drame lorsqu'ils découvrent qu'ils ne seront pas payés, le patron ayant fait faillite ou les intermédiaires ayant pris la fuite. On les voit alors escalader des ponts, des tours ou des grues de chantier en menaçant de se suicider. Certains passent aux actes, d'autres massacrent leur employeur en guise de représailles. L'an dernier, le montant officiel des arriérés de salaires de mingong s'élevait à 100 milliards de yuans (16 milliards de francs). Sans compter tous les cas non déclarés, de nombreuses victimes sachant que la voie du recours est quasiment sans issue.

Yan Quancheng est l'un de ces plumés. Cet ancien chef de village et membre du parti portant un badge du président Mao a quitté ses terres en 2001 à la tête d'une centaine de villageois. Durant trois ans, les chantiers se succèdent, la paie entre, les paysans peuvent construire de nouvelles maisons. Leur sort ressemble à celui d'un forçat: ils travaillent 13 heures par jour pour un salaire journalier de 25 yuans (4 francs), 40 yuans (6.50 francs) pour les travailleurs qualifiés, sept jours sur sept. Ils sont logés dans des baraquements de fortune et nourris pour l'équivalent de 3 yuans (50 centimes) par jour.

«C'est vraiment dur d'être un mingong, dit Yan Quancheng. Beaucoup de jeunes ne tiennent pas le coup.» Mais avait-il le choix? Sa minuscule parcelle de champ lui rapportait à peine 300 yuans (48 francs) par an alors que sur les chantiers urbains il peut gagner jusqu'à 6000 yuans (967 francs). Déjà surpeuplées, les campagnes chinoises doivent affronter les spoliations massives de terre, les déplacements forcés, la dégradation des sols par la pollution et la désertification. Que faire, sinon partir?

Le «malheur» s'est produit fin 2004. An Junzhou, l'un des «baogongtou» - marchands de main-d'œuvre servant d'intermédiaire avec les entreprises de construction - avec lequel travaillaient Yan Quancheng et ses hommes, refuse alors de payer les 300000 yuans équivalant à une année de labeur prétextant qu'il n'a plus d'argent, l'une des entreprises de construction l'ayant mandaté ayant des difficultés. Furieux, des villageois parlent d'enlever An Junzhou pour lui donner une leçon, d'autres veulent protester sur la place Tian'anmen, un paysan évoque le suicide, un dernier veut faire recours en justice. Mais personne n'a de contrat. Ce n'est pas dans les habitudes bien que ce soit obligatoire. Yan Quancheng finit par les raisonner et ils acceptent de rentrer au village, morts de honte, les poches vides pour la Fête du printemps 2005.

En chef responsable, Yan Quancheng décide de rester à Pékin avec 30 kilos de farine de blé et de maïs pour tout viatique. En février 2005, An Junzhou finit par lui verser 200000 yuans et une reconnaissance de dettes pour les 100000 yuans restants. Autant dire du vent. Depuis, Yan Quancheng est sur les chemins de la réclamation pour récupérer son dû: le Bureau du travail le renvoie au tribunal. Le tribunal lui réclame 3500 yuans pour ouvrir un dossier puis le guide vers un bureau des litiges de la Commission de la construction, qui le dirige à son tour vers le Bureau du travail. La boucle est bouclée. Il lance alors une bouteille à la mer en rédigeant un article pour le journal de la construction intitulé «Dénoncer avec les larmes et le sang, l'appel d'un mourant». Toujours rien.

En septembre dernier, un centre privé d'aide juridique aux mingong qui vient d'ouvrir à Pékin - le premier du pays - va lui redonner espoir. Grâce aux conseils gratuits d'un avocat, Shi Fumao, lui aussi d'origine paysanne, il porte l'affaire devant les tribunaux et obtient gain de cause à mi-décembre: An Junzhou est condamné à verser les 100000 yuans. Mais voilà. Un mois plus tard, il attend toujours l'argent. Ce week-end, c'était le Nouvel An. Une nouvelle fois sans argent.

Le phénomène des mingong remonte au début des années 1990, lorsque Deng Xiaoping a relancé les réformes après le coup de frein provoqué par la répression de 1989. L'appel de main-d'œuvre dans les villes devient alors très fort, mais l'industrialisation du pays n'est que partiellement accompagnée d'une urbanisation. Soucieux de préserver la stabilité sociale - le socle de sa politique -, le parti refuse de supprimer le «hukou» par crainte d'un exode rural massif qui pourrait se traduire par la formation de bidonvilles comme au Brésil. Il le fait d'autant plus volontiers que ce système maintient les salaires au plus bas afin d'attirer les entreprises étrangères dont les investissements permettent en retour de créer un maximum d'emplois.

Un exemple? En douze ans, le salaire moyen des mingong du Guangdong n'a augmenté que de 68 yuans. En termes réels ajustés à l'inflation, cela représente une baisse significative des revenus. Il n'y a pas que les investisseurs étrangers et les entrepreneurs chinois qui bénéficient de ce système. Les entreprises d'Etat, pour être à leur tour compétitives, y ont également recours, 10 à 20% de leur main-d'œuvre étant composée de mingong.

En Chine, on ne parle toutefois pas officiellement d'exploitation - puisque l'on vit toujours dans un régime «marxiste-léniniste» où il ne peut y avoir d'exploitation de classe - mais de «contribution» aux réformes. «C'est un système très injuste, reconnaît Lu Xueyi. Mais c'est un progrès pour les mingong. Contrairement aux ouvriers européens, ils comparent leur situation avec leurs campagnes. En quelques mois ils gagnent plus d'argent qu'en un an sur leur terre.» C'est exact. Mais cette distorsion est également l'un des facteurs des inégalités croissantes.

Les mingong font non seulement le boulot le plus sale et le plus difficile, mais ils sont victimes du mépris général des citadins qui en ont souvent peur. L'an dernier, un hôtel du pays affichait ainsi: «Entrée interdite aux mingong et aux collecteurs d'ordures», un peu à la manière du «Interdit aux Chinois et aux chiens» de certains parcs des anciennes concessions étrangères.

An Junzhou ne pense pas différemment. Contacté par Le Temps, il est catégorique: il fera recours contre la décision du tribunal. «Je dois 100000 yuans à Yan Quancheng, certes. Mais comment ose-t-il porter plainte?»

* 1 franc = 6,2 yuans

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