Paradoxalement, ils sont à la fois en plein dans le mille – pour identifier certains problèmes réels – et complètement à côté de la cible quant à la solution rituellement proposée. Ils n'ont en effet pas compris que celle-là était mouvante alors qu'ils faisaient du surplace idéologique. Du coup, l'essentiel de l'enjeu – l'avenir de la Suisse en tant que communauté – leur échappe.

Ils? Ce sont les émules des faiseurs de pourcentage, les anxieux de l'«Ueberfremdung» – soutenus, sur le plan fédéral, par l'UDC – qui voudraient limiter à 18% la proportion des étrangers ayant le privilège de vivre en Suisse. Or quelle que soit la réponse des urnes, la Suisse aura besoin d'un apport significatif d'étrangers. Pas seulement pour assurer la reprise, car l'acceptation de l'initiative mettrait à mal le PIB à hauteur de 0,8%, comme le montre une étude encore inédite du Credit Suisse. Mais tout bonnement pour survivre à long terme, en tant que communauté. Première victime à l'horizon 2050: l'AVS.

Il se trouve que les temps sont propices à leur initiative, la dixième de son espèce. Sur ce continent, ces acteurs sont loin d'être politiquement isolés. Le soutien que les peuples manifestent à leurs idées fondamentalement protectionnistes empêche donc de les prendre à la légère. Et diaboliser leur populisme ne mène qu'à augmenter leur popularité.

D'ailleurs, dans ce pays, ils ne font après tout que s'emparer d'un thème – l'étranger, dangereux sinon vilain – dont d'autres usent et mésusent. Les syndicats n'ont pas hésité à en faire leur beurre lors du débat sur les accords bilatéraux avec l'UE, en s'érigeant contre le dumping salarial, en réalité pour le maintien des acquis des travailleurs indigènes. Le patronat porte aussi, comme alentour, sa part de responsabilité quant aux choix faits depuis les années cinquante: faire venir une main- d'œuvre peu qualifiée a son prix quand la conjoncture se retourne ou qu'il faut restructurer. De leur côté, les autorités fédérales mènent encore une politique d'intégration pour le moins timide et à peu de frais; croyant réguler les flux de main-d'œuvre, elles se retrouvent en 2000 avec 300 000 étrangers de plus qu'en 1990, dont nombre de réfugiés et de requérants d'asile. Quant aux partis, leurs pattes ne sont pas blanches: le PDC suisse avait lancé en 1995 l'idée d'une limite de 20% pour les étrangers; à Genève, l'Alliance de gauche et les Verts s'acharnent encore à vouloir les pressurer jusqu'à 100 000 francs (!) lors des demandes de naturalisation. Pour leur part, certains médias populaires se délectent d'associer délits et nationalités exotiques. Bref, les compromissions n'ont jamais manqué. Le député argovien Müller, qui s'est lancé avec obstination dans l'aventure de cette initiative, est en bonne compagnie.

Et en plein dans le mille. Car si lui et ses pairs ont beau être toujours en retard d'une guerre, ils sont sans pareils pour surfer sur les vagues des conflits du Burundi, du Kosovo et autres pays de misère, pour voguer sur les flots de l'immigration illégale vers les pays de cocagne qui s'ensuit, de la criminalité et des abus de droit dont y sont aussi responsables ces étrangers. Comme des vautours, ils se nourrissent des peurs de toutes sortes des populations des pays d'accueil, dont la Suisse, des frustrations qui se sont accumulées tout au long d'une décennie marquée par la crise et son cortège de chômeurs.

Ils se rient évidemment des économistes distingués et encore plus naïfs qui croient au pouvoir d'une argumentation rationnelle ou même banalement utilitariste pour les contrer, pour convaincre le bon peuple que son intérêt bien compris est d'accepter l'autre. Ils prêtent encore moins attention aux prêcheurs d'amitié entre les peuples et aux adeptes du multiculturalisme. Et ils ne rêvent, comme tant d'autres, que de défenestrer les partisans de la mondialisation.

Certes, ces comptables maniaques sont peut-être un brin moins xénophobes – quantitativement parlant, s'entend – que leurs prédécesseurs. Cette fois-ci, il ne s'agit plus que d'un gros pourcent de diminution pour retrouver la population étrangère qui existait en 1994, au lancement de l'initiative. Or, en plus de trente ans d'errements du même acabit, on a vu pire: en 1974, par exemple, rien de moins qu'une réduction de moitié! Leurs seuils de tolérance s'élèvent même avec le temps: 10% pour les deux premières du genre, en 1964 et en 1970, 12,5% en 1977. On pourrait donc les créditer de prendre acte, mais à reculons, du fait étranger. Juste une question de tempo: dans cinquante ans, leur énième texte en sera peut-être à 25%! Si fait que plus que de les accuser de xénophobie, il faudrait plutôt les soigner pour un problème d'accommodation au voisin. Au village voisin. Au canton voisin. Au pays voisin. Au continent voisin. Jadis aux huguenots, naguère aux Italiens, demain, pour autant que ces derniers veillent eux aussi à s'accommoder aux autochtones, aux Philippins et aux Martiens. Aux autres, tout simplement, dont ces conservateurs mâtinés de pureté ethnoculturelle refusent en réalité qu'ils ne soient pas leur clone.

Car ils ne cessent aussi de tomber à côté de la cible. D'une part parce que les étrangers ne sont plus ce qu'ils étaient: les cadres et les «expat» (triés) venus de l'UE et au-delà remplacent de plus en plus les manœuvres piémontais ou espagnols.

D'autre part et surtout, parce que la Suisse, comme l'Europe et le Japon, va plonger démographiquement d'ici à 2050, foi d'un rapport de l'ONU paru en mai 2000. Selon l'Office fédéral de la statistique, le nombre des plus de 65 ans va bondir de 1,1 million en 2000 à 1,8 million un demi-siècle plus tard. Or il faudra bien plus que cette différence pour maintenir constant le rapport actifs-rentiers. Et encore plus de nouveaux étrangers pour éviter que le pays ne vieillisse. «Croissez, multipliez ou immigrez», voilà le nouveau verset. Aux Suisses d'en prendre conscience. Aux étrangers de céder à leur appel à l'aide. Sauf que, pas plus que la version évangélique originale, il n'a de chance d'être entendu là où il le faudrait.

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