Les déclarations du patron du Credit Suisse Group (CSG), Lukas Mühlemann, «me font peur». Faut-il que la gauche helvétique, s'exprimant par la bouche du président du groupe socialiste au parlement, Franco Cavalli, en soit réduite à la disette intellectuelle! Car il faut être en manque de réflexions pour trembler face au décalogue d'un gnome zurichois tombé petit dans un bain d'économisme libéral. Et au lieu de contre-argumenter, de rebondir sur ses faiblesses conceptuelles, le parlementaire tessinois diabolise le personnage. Tellement plus facile. Et de comparer le ton «dictatorial» de Mühlemann à celui de Pinochet. Il ne lui manquerait que la xénophobie et le nationalisme pour ressembler à Blocher. D'ailleurs, Mühlemann s'inscrirait dans la tradition des industriels d'avant-guerre à la botte de Mussolini et de Hitler. Bigre…

À défaut d'anxiolytiques pour le parlementaire d'outre-Gothard et face à l'avalanche des commentaires des vierges outragées de la pensée unique - parce qu'elle n'admet au fond pas de concurrence, de contradiction –, une ébauche de dissection analytique de cette peur panique s'impose.

Ne serait-ce que pour critiquer à nerfs reposés les dix thèses mühlemaniennes parues dans le Tages-Anzeiger du 1er janvier 2000. En effet, «ce que la politique doit apprendre d'une entreprise» est pour l'essentiel convenu et unilatéral; mais son article est aussi porteur de certaines audaces «citoyennes» quant au fond (réduction de la dette des pays du tiers-monde, réalisation de la fondation de solidarité, aide accrue aux start-ups, au CICR) et donc tues par les médias. Il est surtout d'une simplicité efficace dans sa forme, ce qui explique en partie l'avalanche médiatique que sa parution a déclenchée; la technique est ancienne: le Manifeste de Karl Marx a fait plus de bruit que son Capital.

Il faut en effet se méfier de la peur – la peur de débattre, mais aussi en l'espèce la peur du changement, la peur de perdre le pouvoir: elle est mauvaise conseillère. A témoin, le faux pas franchi par le syndicaliste Vasco Pedrina, président du SIB, qui souhaite que Lukas Mühlemann, cet ennemi de la démocratie dans l'entreprise et alentours, ne puisse «plus proférer de telles insanités». Peut-être en l'enfermant, des fois qu'il réussirait son «coup d'Etat économique» (Le Temps du 6.1.2000), et étant entendu que les partisans de la suppression de l'armée n'aient nullement proféré d'insanités, ni tenté à leur manière un coup d'Etat…

On remarquera au passage l'incohérence de ceux qui veulent se glisser au milieu des milieux économiques complotant à l'abri des palaces, au Forum de Davos par exemple, mais leur refusent la liberté d'expression publique. Ne serait-ce que parce que les capitaines d'industrie et les généraux des services s'exposent trop rarement sur le devant de la scène, la démarche du patron du CSG mérite d'être encouragée. Voire imitée par les politiciens en panne de programmes de législature.

La peur n'est pas seulement mauvaise conseillère: telle une cellule cancéreuse, elle dégénère, se transforme en paranoïa et fait franchir un seuil supplémentaire aux contempteurs de Mühlemann: dans son programme politique, fruit d'une «peur panique de l'imperfection humaine», il aurait exprimé sa haine de l'Etat qui fonde la tentation du coup d'Etat. Excusez du peu! Sauf que pour réussir dans son entreprise dictatoriale et surtout hégémonique, il faut préalablement convaincre le corps électoral de la justesse de ses vues, un détail loin d'être négligeable. Or, à la différence de Christoph Blocher, le PDG du CSG cherche plus à contourner le peuple qu'à le consulter. Et ce n'est pas la réaction des médias adeptes du politiquement correct qui est de nature à lui faciliter la tâche: «Sa vision, c'est son droit, le nôtre, c'est d'accueillir à coups de savate les thèses de ce financier» (L'Hebdo). Après la peur et la paranoïa, l'appel à la violence - verbale? – fait monter d'un degré la température de la démocratie malade du non-débat.

Or, le débat mérite d'avoir lieu. Car il ne suffit pas, comme le fait le patron du CSG, d'agencer systématiquement en quatre temps chacune de ses dix thèses en opposant mythe (exemple: la Suisse est à la pointe en matière de concurrence) et réalité (pas dans tous les domaines) pour dégager un but (devenir le pays le plus concurrentiel d'Europe) grâce à un programme (privatisation tous azimuts, «débureaucratisation» de l'économie, etc.). Il faut encore donner des preuves solides des maux dénoncés. Or, selon un institut canadien qui classe 123 pays sur une échelle du libéralisme - on est donc ici au-delà de la concurrence stricto sensu –, la Suisse serait en «pole position» des pays non anglo-saxons. La nouvelle est passée inaperçue. Y compris de Mühlemann?

Au-delà des privatisations, un moyen parmi d'autres, et plus judicieusement de la mise en concurrence, il faut surtout réfléchir aux fonctions à conserver de l'Etat. Car l'Etat doit rester au service (du bonheur) des citoyens. Attention donc à la réflexion trop rapide par crainte d'être inefficace, trop limitée par méconnaissance des enjeux.

Ce qui est certain, en revanche, c'est que le temps de la politique et le temps de l'économie ne sont pas encore synchronisés. Malgré l'accélération de l'histoire, la première se doit de prendre plus de temps pour régler des conflits d'intérêts plus complexes; à cause de cette même accélération, la seconde en a moins pour trouver les moyens de survivre. D'où l'intérêt qu'ont les entreprises suisses, avec leurs nombreux cercles de partenaires, à prendre des leçons sinon de politique, du moins de complexité. Pour autant bien sûr que leurs interlocuteurs renoncent aux invectives a priori.

Peut-être même que le «think tank» privé porté en décembre 1999 sur les fonts baptismaux par quelques grandes entreprises helvétiques - dont le CSG – se penchera et sur la question de la concordance des temps, et sur celle de la convergence des intérêts mutuels. Surtout s'il se concentre plus sur le «think» de la communication que sur le «tank» du coup d'Etat…

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