Les journalistes étrangers qui ont subi leurs horions en ont été convaincus: les sbires au service de Hosni Moubarak sont encore bien là. Ils sont en mesure de faire déraper dans la violence et le sang l’élan populaire et pacifique d’une foule accablée par une autocratie en phase terminale. Leur intervention a modifié la donne initiale: le raïs ne prend pas le chemin de l’exil, la menace d’une guerre civile ne peut être exclue, la rue peine à dicter sa loi. Ne pas confondre Moubarak et Ben Ali, le Tunisien.

Aidé par une propagande «goebelisée», le militaire qui tient depuis 30 ans les rênes du pouvoir tente de laisser à la postérité l’image d’un vieux sage qui a entendu les cris de son peuple et aménage sa succession par petites touches jusqu’à son départ fixé au mois de septembre. Il s’est choisi un vice-président, ce qu’il n’avait jamais fait auparavant. Il entrouvre la porte d’une réforme constitutionnelle. Il laisse s’instaurer un dialogue avec les Frères musulmans et améliore le salaire des fonctionnaires. Ses fidèles rappellent les bienfaits de son règne: le respect du traité de paix avec Israël, le radicalisme islamiste muselé, la considération internationale, l’aide américaine et les investissements étrangers. Toutes réalités qu’une démographie galopante et une détérioration des conditions sociales font aujourd’hui oublier. Beaucoup de ceux qui ont profité des évolutions positives d’un pays courtisé en raison de sa position stratégique s’effraient des désordres actuels. Ils ne sont pas prêts à faire le grand saut dans l’inconnu.

Or, la Coalition nationale pour le changement est un mouvement dont il est difficile de cerner les contours. Elle groupe des individus qui ont en commun de ne plus supporter un régime étouffant toute aspiration démocratique, ignorant une jeunesse nourrie d’Internet et frottée aux vibrations du monde. Elle mêle des classes sociales aux visées hétérogènes. Elle manque, surtout, de cohésion interne du fait de l’absence d’un meneur. Elle impressionne par sa constance à manifester sa colère et sa détermination à exiger le départ du raïs. Au-delà, aucun dénominateur commun discernable. Cette faiblesse n’a échappé ni au plus madré des autocrates d’une région qui n’en manque pas, ni aux gouvernements étrangers qui l’avaient pressé de plier bagage. Au point qu’ils baissent le ton et inclinent désormais à envisager un scénario plus ouaté. En préférant une Realpolitik aux risques de chaos, ils infligent une douche glacée aux femmes et aux hommes des satrapies arabes qui ont eu la faiblesse d’espérer la sympathie des démocraties. La déception ressentie serait à hauteur de la jubilation de fanatiques religieux qu’inquiètent ces bouffées soudaines de liberté et de justice sous le ciel d’Allah.

Si la déconfiture de ces ébranlements bienvenus venait à bénéficier à ces intégristes, ce serait pour les diplomaties occidentales le renouvellement de l’erreur commise en Iran il y a une quarantaine d’années, une fois tombé le shah.

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