Nouvelles frontières

De Barack Obama, on sait à peu près tout: ses origines, sa formation, sa foi, ses idéaux, sa famille, jusqu’aux détails intimes de sa vie privée comme ces chaussettes trouées qui font râler Michelle (voir L’audace d’espérer, son livre programmatique de 2008). De Mitt Romney, on en a appris presque autant ces derniers mois (à l’exception de sa déclaration fiscale). La planète entière est informée que le mardi 6 novembre, les Américains éliront l’un de ces deux hommes pour présider aux destinées de la première puissance économique et militaire. Ils auront tranché entre deux visions de la société, de l’individu et du rôle du gouvernement. Peu importe le nom du vainqueur: les Etats-Unis resteront les Etats-Unis. Mais que le candidat républicain l’emporte, et ce sont des valeurs différentes qui dicteront l’action de Washington pendant quatre ans.

Au même moment – hasard du calendrier – la Chine devrait connaître la composition du nouveau bureau politique du Parti communiste. Ce sera le principal changement de personnel politique depuis dix ans dans un pays qui est entre-temps devenu la deuxième puissance économique et le moteur de la croissance. La quatrième génération de dirigeants, comme on dit dans le jargon local, passera la main à la cinquième. Si vous en avez à peine entendu parler, rassurez-vous, c’est normal. Les 1,3 milliard de Chinois n’en savent guère davantage. Qu’on en juge: à ce jour, aucune date officielle n’a encore été fixée pour le 18e Congrès du PCC. Il devrait pourtant, selon les spécialistes, se tenir fin octobre. Parce que le 17e Congrès s’était tenu à cette saison… Mais il n’y a aucune règle écrite. Le 16e, c’était mi-novembre et dans le passé il est arrivé qu’il se réunisse en juillet, en avril ou en janvier. Il y a peu, en pleine affaire Bo Xilai, des sources évoquaient un report au printemps 2013.

En 2002, lorsque Hu Jintao a succédé à Jiang Zemin au poste de secrétaire général, tout le monde se demandait qui était cet homme (who is Hu?). Dix ans plus tard, personne n’a la réponse. Quant à son successeur présumé, Xi Jinping, on se demande depuis dix jours où il est passé (where is Xi?). Il a subitement disparu, faisant faux bond à la secrétaire d’Etat américaine, Hillary Clinton, au premier ministre de Singapour, Lee Hsien Loong, et au premier ministre danois, Helle Thorning-Schmidt. Il a séché une réunion de la Commission militaire centrale dont il est le vice-président. Aucun commentaire officiel n’expliquant ces absences, la rumeur fait son œuvre. Selon les versions qui ont fleuri ces jours-ci, Xi Jinping serait victime soit d’une blessure sportive, soit d’un accident de voiture (provoqué par la clique de Bo Xilai), soit d’un léger malaise cardiaque…

Sans doute, ce technocrate de 59 ans ressurgira-t-il ces prochains jours lors d’un banquet officiel, sans autre explication. Car en 2012, la sélection du chef, en Chine, se fait comme il y a trente ans, il y a un siècle ou deux mille ans, c’est-à-dire dans le plus grand secret. Ce n’est pas une spécificité communiste, mais une tradition impériale, selon laquelle l’élite dirigeante doit veiller au bien-être du peuple mais n’a aucun compte à lui rendre. Peu importe quelle sera la composition du prochain bureau politique du PCC, la Chine restera la Chine. Il se joue pourtant à Pékin une lutte de pouvoir dont l’un des ressorts est l’approfondissement des réformes entamées il y a trente ans. Cette question intéresse non seulement les Chinois, désormais plus riches et désireux de s’informer, mais l’ensemble de la planète puisque Xi Jinping pourrait d’ici dix ans présider aux destinées de la première puissance économique mondiale. La sélection du PC chinois n’est pas moins importante que l’élection américaine.

Certains en Chine, avec parfois de bons arguments, condamnent l’excès de transparence, de liberté et les travers de la démocratie pour justifier le maintien d’un régime de parti unique plus en phase avec le caractère chinois. Au vu des scandales qui l’ont secoué ces derniers mois, il serait plus juste de s’interroger sur les limites du secret et de la concentration du pouvoir dans un pays qui a souvent basculé dans l’extrême violence en raison de luttes de pouvoir insolubles dans un cadre qui refuse la pluralité.

La sélection du chef du Parti communiste chinois n’est pas moins importante que l’élection américaine