Nouvelles frontières

Huawei: c’est de la politique, stupide!

OPINION. Dans la bataille des technologies de l’information et de l’intelligence artificielle, le rôle des Etats est déterminant. Il est temps pour l’Europe de se doter à son tour d’une politique industrielle dans ces secteurs qui domineront le XXIe siècle, écrit Frédéric Koller

Pékin a raison. La vingtaine de chefs d’inculpation prononcés cette semaine par un tribunal de New York contre Huawei et sa directrice financière, Meng Wanzhou, ont des «visées politiques». Pour défendre ses industries, et freiner l’essor du géant chinois des télécoms, Washington lâche la bride à sa justice. Pourquoi maintenant? Huawei est en passe de s’imposer comme le leader mondial de la 5G, un avantage décisif pour dessiner les normes futures en matière de technologies de l’information, d’infrastructures de télécommunication et d’intelligence artificielle (IA). C’est l’objectif déclaré du gouvernement chinois: devenir le leader mondial d’ici à 2030. Huawei est une carte maîtresse pour y parvenir.

L’arme de la justice

En matière de 5G, les concurrents de Huawei sont européens avec le suédois Ericsson et le finlandais Nokia. Mais l’enjeu est bien plus vaste. Il est d’abord sécuritaire et stratégique: théoriquement, celui qui construit les infrastructures peut aussi en contrôler les contenus qu’il diffuse et surtout bloquer le système. Il peut donc se faire espion ou saboteur. Si l’entreprise est au service d’un Etat, cela donne à ce dernier l’ascendant sur ses ennemis. Il est ensuite économique: l’intelligence artificielle sera prépondérante dans les nouvelles industries du XXIe siècle. Un exemple? La voiture autonome, domaine où la Chine investit massivement. Ce n’est pas un hasard si Shanghai, en pleine guerre commerciale avec les Etats-Unis, accueille en fanfare la construction de la plus grande usine Tesla.

Ces champions américains et chinois du numérique ne sont pas nés du simple cerveau d’un génial inventeur réfugié dans son garage

En position de force avec ses GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft), qui brassent la plus grande masse des données nécessaires au développement de l’IA, les Etats-Unis craignent à présent d’être concurrencés, voire détrônés par les Baidu, Tencent, Alibaba, ZTE et Huawei. Alors Washington passe à la contre-offensive. Et, sur le plan juridique, il a des arguments à faire valoir: le pillage de la propriété intellectuelle par des entreprises chinoises est de mieux en mieux documenté. Voilà une bonne décennie que les Etats-Unis font pression sur la Chine pour stopper ces pratiques. En vain. Alors désormais, Washington encourage la justice à faire son boulot. Celle-ci pourrait toutefois à nouveau être stoppée par le bras politique si Donald Trump devait parvenir à un «deal» avec Xi Jinping pour rééquilibrer leurs échanges commerciaux.

Le temps de s’interroger pour la Suisse et l’Europe

Et l’Europe dans tout cela? Elle commence aussi à s’émouvoir des risques que pourrait faire peser sur sa sécurité et son économie une domination chinoise de la 5G. Mais elle donne encore une fois le sentiment de marcher dans les pas des Etats-Unis. Elle apparaît surtout bien démunie face à deux puissances qui mènent une politique industrielle volontariste de soutien à leurs «champions». En Chine, c’est le Parti communiste qui planifie les secteurs stratégiques. Aux Etats-Unis, c’est le Pentagone et les subventions à la recherche. Sans eux, pas de Google, pas d’Amazon, pas de Facebook, etc.

Ces champions américains et chinois du numérique ne sont pas nés du simple cerveau d’un génial inventeur réfugié dans son garage ou des vertus de l’esprit d’entreprendre. Ils ont été incubés et couvés par l’Etat. L’Europe, fragmentée, diverse, multilingue, est incapable de s’accorder sur des politiques industrielles à l’échelle du continent. Il serait temps qu’elle s’interroge sur qui contrôle ses infrastructures de télécommunications, qu’elle investisse le champ de l’intelligence artificielle avec ses propres normes avant qu’elles ne lui soient imposées. C’est une question politique. Et dans cette réflexion, la Suisse a tout intérêt à se placer aux côtés de ses voisins.

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