Nouvelles frontières

Huawei, ses innovations, sa légende et ses allégeances

OPINION. Huawei, géant mondial des télécoms, est une entreprise stratégique pour Pékin. Son patron, Ren Zhengfei, cultive l’image du self-made-man. C’est aussi un bon communiste, rappelle notre chroniqueur Frédéric Koller

Avec Huawei, la Chine industrielle avait enfin un visage. Qui n’a pas entendu parler du nouveau champion des télécoms? En Suisse, sa dernière campagne publicitaire pour des smartphones a éclipsé ses principaux concurrents, avec lesquels la firme de Shenzhen rivalise désormais en qualité mais à moindre prix. En deux décennies, Huawei (même si l’on peine à prononcer son nom), et son logo rouge en forme de fleur, est parvenu à imposer sa marque, partout dans le monde.

Cette réussite fait la fierté des Chinois. Car Huawei a aussi construit sa légende. Celle d’un self-made-man, Ren Zhengfei, parti de rien ou presque dans les années 1980 pour bâtir un empire grâce à sa seule capacité d’innover. Cet ingénieur de formation passé par l’armée aime évoquer l’esprit du loup qui l’anime – alliant la compétition et le collectif – pour expliquer sa réussite. Avec lui, la Chine tenait son Steve Jobs. Car Huawei n’est pas l’une de ces entreprises publiques héritée de l’ancien système, mais une entreprise privée dont le capital, selon ses statuts officiels, est détenu par ses employés. Huawei est bien plus qu’une entreprise, c’est l’un des symboles de cette «renaissance» promise par les autorités.

La riposte de Pékin

L’arrestation, le 1er décembre dernier, de Meng Wanzhou, la fille de Ren Zhengfei et directrice financière de Huawei, par la police canadienne à la demande des autorités judiciaires américaines, ne pouvait dès lors rester sans réponse de Pékin. Au-delà du cas particulier de cette femme accusée d’avoir contourné un embargo décrété par Washington, il en va d’une certaine manière de l’honneur national. Des médias chinois ont prévenu: ce sera œil pour œil, dent pour dent. La riposte a été immédiate: dans les jours qui ont suivi, Pékin a emprisonné deux citoyens canadiens accusés de «mise en danger de la sécurité nationale». Ce lundi, la justice chinoise a condamné à mort un autre Canadien. Ce dernier avait dans un premier temps été condamné à 15 ans de prison pour trafic de drogue. Il a fait recours. C’était avant l’arrestation de Meng Wanzhou. Il est devenu l’un des otages de cette crise.

Pour les Etats-Unis, Huawei incarne tous les maux d’un développement chinois

En réalité, Huawei se trouve aujourd’hui au cœur du bras de fer sino-américain, dont l’enjeu est la domination du commerce mondial au XXIe siècle. Presque naturellement. Pour la Chine, Huawei est le premier «champion national» en voie d’imposer ses normes au niveau international avec ses solutions pour la 5G. Pour les Etats-Unis, Huawei incarne tous les maux d’un développement chinois qui se fait à leur détriment. Selon Washington, Ren Zhengfei doit sa réussite au pillage industriel (vol de technologies d’entreprises étrangères, en Chine d’abord, puis hors du pays), au protectionnisme et à la distorsion de concurrence grâce aux subventions du gouvernement.

Ces accusations, portées depuis de nombreuses années mais sans être véritablement étayées, ont fait place depuis une année à une offensive tous azimuts. Washington a commencé par dénoncer de nouveaux actes d’espionnage industriel sur son territoire, fermant du coup son marché à Huawei. Les plus proches alliés des Etats-Unis en Asie de l’Est ont suivi (Australie, Nouvelle-Zélande, Japon, Taïwan), puis en Europe, d’abord au Royaume-Uni, puis en Allemagne. La semaine dernière, les services de sécurité polonais arrêtaient le directeur local de Huawei, un Chinois, accusé d’espionnage au profit de Pékin.

Membre du PCC depuis le début

Huawei serait-il devenu le bouc émissaire d’une lutte qui le dépasse? C’est ce qu’a essayé d’expliquer Ren Zhengfei lors de deux entretiens avec la presse étrangère ces jours-ci. Son message: je ne suis pas un espion mais un patriote et Donald Trump est un grand président. Il espère que les accusations contre sa fille seront levées dans le cadre d’un accord commercial en cours de négociation entre Pékin et Washington. Le président des Etats-Unis a en effet laissé entendre qu’il pourrait agir en ce sens (au grand dam de la justice américaine).

Quel est le rôle exact de Ren Zhengfei? Sans doute est-il un entrepreneur hors pair. Mais il avait de solides appuis pour réussir: ceux du Parti communiste. Dès le début de l’aventure Huawei, il est membre du club dirigeant (en 1982, il participait au 12e Congrès du PCC). Cela n’en fait pas automatiquement un espion. Mais cela casse l’image du self-made-man. Cela signifie aussi que, comme membre élevé du parti, il doit respecter trois règles: discipline, loyauté et secret. Cela reste la norme pour la plupart des dirigeants de grandes entreprises privées chinoises.

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