Revue de presse

Huawei Technologies au cœur d’une terrible guerre froide numérique

Dans le conflit commercial qui déchire Washington, Ottawa et Pékin, les enjeux qui se cachent derrière l’arrestation de la directrice financière du géant chinois de télécoms sont considérables: on ne se regarde plus en chiens de faïence, on se toise méchamment

Les Etats-Unis ont donc annoncé lundi en grande pompe une longue série de chefs d’inculpation – lire le détail ici ou sur le site du Wall Street Journal – à l’encontre de la dirigeante de Huawei Technologies, mais aussi du géant chinois des télécoms lui-même, dans deux affaires qui risquent d’exacerber encore un peu les tensions commerciales qui agitent déjà Washington, Ottawa et Pékin. Le Département américain de la justice a dévoilé pas moins de 13 chefs d’inculpation, notamment liés à des violations des sanctions américaines contre l’Iran, qui visent l’entreprise et sa directrice financière, Meng Wanzhou (photo), arrêtée au Canada en décembre à la demande des enquêteurs américains.

Cela semble culotté, «à quatre jours de la rencontre prévue à Washington entre le vice-premier ministre chinois, Liu He, et le président Trump», estime Le Figaro. Mais «les cas étaient connus, ils sont maintenant officiels», relativise Le Monde: «Le parquet de New York accuse la firme d’avoir violé l’embargo des Etats-Unis sur l’Iran à partir de 2007; et l’Etat de Washington lui reproche d’avoir photographié et volé, en 2012, un robot de T-Mobile, un des quatre opérateurs téléphoniques américains.»

Les récents développements sur cette affaire dans Le Temps sont à lire ici

D’une colère noire, le Ministère chinois des affaires étrangères a réagi ce mardi matin en dénonçant des «manipulations politiques», dans la ligne de ce que Pékin reproche régulièrement à Washington: vouloir enrayer à tout prix le développement de ses fleurons technologiques. Et dans un communiqué transmis à l’AFP, Huawei a démenti que l’entreprise «ou une de ses filiales ou sociétés affiliées, ait commis les violations supposées de la loi américaine énoncées dans chacun des actes d’accusation».

Les médias officiels chinois avaient déjà aussi «dénoncé lundi le limogeage de l’ambassadeur du Canada à Pékin, congédié durant la fin de semaine» après qu’il eut «déclaré que ce serait «très bien» pour son pays si Ottawa pouvait libérer une dirigeante d’entreprise détenue», relève le Journal de Montréal. De fait, «la Chine reproche au Canada d’obéir aveuglément aux Etats-Unis». La «démission» du diplomate, à la demande du premier ministre Justin Trudeau, révélerait «l’ingérence politique» depuis longtemps dénoncée par Pékin dans cette affaire, a estimé dans un éditorial le journal Global Times:

Ottawa est désormais aussi sensible qu’un oiseau apeuré

En liberté surveillée à Vancouver, la dirigeante de Huawei doit comparaître le 6 février prochain devant un juge canadien dans le cadre de la procédure d’extradition lancée par les Etats-Unis. Washington a confirmé qu’une telle demande serait formellement présentée avant la date butoir du 30 janvier. En attendant, ce mardi, la directrice doit de nouveau être entendue à la Cour suprême de Colombie-Britannique, cette fois pour une audience concernant les conditions de sa libération conditionnelle, selon plusieurs médias canadiens, dont La Presse et le Vancouver Sun:

A propos de cette affaire à rebondissements, Courrier international relève que le New European, à Londres, n’y va pas par quatre chemins, en commençant un article très à charge contre Pékin par cette longue métaphore: «Le mot anglais kowtow, dérivé du cantonais kau tau, peut se traduire par «faire des courbettes». Outre sa définition courante – «donner des marques serviles de déférence, de soumission», le terme a aussi un sens historique: s’agenouiller et s’incliner jusqu’à ce que le front touche le sol, en signe de vénération ou de subordination, dans la coutume chinoise.» Ce que l’hebdomadaire fondé juste après le vote sur le Brexit traduit ainsi:

Et de poursuivre: «Mais, quelle que soit l’interprétation choisie, la plupart des gouvernements pratiquent les courbettes depuis bien longtemps. Il est difficile d’y couper. Après tout, la Chine est la deuxième économie mondiale et pourrait dépasser les Etats-Unis sous dix à vingt ans.» Et tout est dit, sur le plan des terribles fantasmes qui habitent les Occidentaux par rapport à l’Empire du Milieu. Et pourtant, si les Etats-Unis soupçonnent Meng Wanzhou d’avoir violé des sanctions américaines contre l’Iran et réclament son extradition, ce sont peut-être d’autres raisons qui sont à l’origine de son arrestation au Canada, estimaient déjà certains éditorialistes repérés par le site Eurotopics.net en décembre dernier.

Ainsi, le soupçon existe, aux yeux du Financial Times, que les griefs de Washington risquent d’être bel et bien perçus «comme une tentative du pouvoir américain de poursuivre des objectifs politiques et économiques, et non comme une simple mesure judiciaire. C’est indéniablement le point de vue qu’en a la Chine, laquelle pourrait être tentée de recourir à des mesures de rétorsion, susceptibles d’aggraver un peu plus le litige commercial.»

«Connaissant le caractère de Trump…»

C’est aussi l’avis du magazine russophone ukrainien Nowoje Wremja, qui rejette clairement la faute sur les Américains: «Lorsque les Etats-Unis le veulent, ils peuvent causer de véritables désagréments à leurs rivaux. […] Pékin a vu rouge, car Huawei Technologies est un des fleurons de l’industrie électronique chinoise. Les Chinois estiment que les Etats-Unis vont procéder de la sorte pour fausser la concurrence – ce qui est probable, connaissant le caractère de Trump.» Or il est indéniable qu’une guerre commerciale entre les deux géants «tire l’ensemble de l’économie mondiale vers le bas».

Et la Suisse dans tout cela? Doit-elle aussi «se méfier de Huawei avant de lui ouvrir tout grand ses données via la 5G?» se demande la RTS. La question rebondit à Berne, «alors que plusieurs pays bannissent le géant chinois des télécommunications» suite à ces accusations «d’espionnage à grande échelle». Le parlement «va chercher à en savoir plus sur les garanties pour la protection de nos données» même si «jusqu’ici, le Conseil fédéral a estimé que l’Etat n’avait pas à intervenir, Huawei étant une entreprise privée, […] partenaire de Swisscom et Sunrise notamment». L’émission TTC de la RTS en parlait justement ce lundi soir:

D’ailleurs, jugeait aussi récemment El Periodico de Catalunya, «personne ne doute du fait que la multinationale chinoise, comme tout grand groupe, cherche à imposer ses propres règles. Ce qui justifie la défiance de nombreux pays […]. D’un autre côté, on peut douter de la disposition de Trump à respecter les concessions qu’il a faites au sommet du G20. Mais on peut aussi s’interroger sur la volonté réelle du groupe Huawei à prouver qu’il n’est pas à la solde de l’Etat chinois. En l’absence de ces garanties, la guerre froide numérique nuira inévitablement à la croissance mondiale. Et surtout à celle des pays émergents, qui connaissent déjà des difficultés.»

Onze acteurs pour une mise en scène

Pour Le Monde, enfin, tout cela relève de la mise en scène. «Ils sont montés à onze sur l’estrade, écrit-il. Au lendemain de la fin du shutdown, la fermeture partielle de l’Etat fédéral, et deux jours avant l’arrivée d’une délégation chinoise à Washington pour tenter de trouver une issue à la guerre commerciale sino-américaine, les responsables de la justice américaine sont venus […] annoncer […] la mise en accusation de Huawei.»

Dans un autre article, le quotidien français estime que si «la Chine dénonce une provocation», c’est que «Meng Wanzhou n’est pas n’importe qui. Fille aînée de Ren Zhengfei, PDG et fondateur de Huawei, joyau de la haute technologie chinoise, Mme Meng appartient à un cercle fermé: l’aristocratie du monde des affaires en Chine, l’élite de l’entrepreneuriat […]. Elle assure la direction financière de Huawei, sans doute le seul groupe chinois à avoir vraiment une assise mondiale. Elle passe aussi pour être l’héritière de son père à la tête de l’entreprise.»

Huawei vend plus de smartphones qu’Apple

Et de remettre les gigantesques enjeux économiques de cette affaire bien en perspective: «Les huit pétales rouges de l’enseigne Huawei sont un des symboles de la fierté nationale chinoise, l’étendard de la percée technologique du pays. Avec ses 180 000 salariés de par le monde, la firme occupe le haut du pavé de la téléphonie mobile. Elle vend plus de smartphones qu’Apple et développe les plateformes et les réseaux qui porteront la prochaine révolution technologique – la génération 5G. Huawei est l’instrument d’une stratégie de conquête et d’influence.»


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