Au-dehors, et surtout au-dedans, l’Europe – son Union – a pas mal d’ennemis. Elle a aussi des amis, bien sûr, mais on se demande, à les entendre, s’ils lui veulent tous vraiment du bien. Voyez Hubert Védrine. Dans un petit livre, et dans d’innombrables interventions dont son éloignement des palais de la République lui donne le loisir, l’ancien ministre français des Affaires étrangères s’est mis en tête de «Sauver l’Europe!» – c’est le titre de son essai.

L’Europe est mal en point

Va-t-elle mourir? Elle est en tout cas mal en point, l’Union. D’ébranlement monétaire en Brexit et en torrent migratoire, elle encaisse des coups qui semblent chaque fois la prendre par surprise, et ses réponses paraissent souvent embarrassées, molles ou misérables. Les Européens dépités le constatent, les nationalistes de tout poil s’en délectent: cette tristesse et cette jubilation coagulent en désamour, et dans certaines campagnes, Europe est devenu un gros mot.

Hubert Védrine trouve des coupables

Tout le monde le constate, mais Hubert Védrine, lui, a trouvé des coupables: les européistes, cette caste hors sol, «arrogante et méprisante», dit-il, qui a fantasmé un projet fédéral et fait naître un monstre normalisateur sans frontières et repoussant. Etonnant de voir comment ce diplomate de haut vol, qui devrait avoir le sens du temps long, a instantanément adopté le vocabulaire à la mode: il dénonce les élites qui ignorent les peuples, bafouent leur désir souverain et leur soif d’identité, en confisquant la démocratie par-dessus le marché. C’est la nouvelle pensée unique, il ne manque que la musique.

A-t-il raison?

Mais est-ce vrai? Si l’Europe avait un gouvernement central, la petite bureaucratie de Bruxelles, pour un demi-milliard d’habitants, accomplirait chaque jour un pur miracle: mieux que la multiplication des pains. En fait, il s’agit d’une administration réduite, totalement soumise au Conseil européen, donc aux Etats. La dernière initiative un peu lourde de la Commission, ce fut sa proposition de répartir un modeste contingent de réfugiés syriens entre les Etats membres. On sait ce qu’il en est advenu.

Pour lui, le diable est à Bruxelles

Et pourtant, pour Hubert Védrine, le diable est à Bruxelles, produisant interminablement des réglementations abusives, intrusives, y compris en limitant, écrit-il, la contenance des chasses d’eau: démoralisation européenne. En réalité, s’il y a une directive sur les chiottes, nul ne le sait, de Lisbonne à Varsovie, et personne n’en est affecté.

Le mal de l’Union vient d’ailleurs. Et pour comprendre le dédain des Européens, puisqu’il s’intéresse aux toilettes, le sauveur d’Europe ferait mieux de se regarder dans le miroir. Il accuse les élites aveugles? Mais de 1981 à 2005, Hubert Védrine a été successivement conseiller diplomatique de François Mitterrand, puis secrétaire général de sa présidence, puis ministre des Affaires étrangères de Jacques Chirac. Y avait-il une élite au-dessus, pour s’occuper de l’Europe? Et quel est le bilan de ce long règne? Védrine, bien sûr, était un parmi d’autres, mais il était dans la position de l’architecte. Alors, comment se fait-il que cet ensemble prospère de 300, puis 400, puis 500 millions d’habitants ressemble aujourd’hui, sur la scène du monde, à un astre à moitié éteint peuplé de mécontents? La réponse n’est pas dans la chasse d’eau.

Le socle est fissuré

Hubert Védrine était aux affaires quand l’euro a été imaginé puis créé. Tout le monde sait maintenant que le socle sur lequel a été édifiée la monnaie unique était fissuré. Sans harmonisation fiscale et budgétaire, sans solidarités nouées entre les parties inégales à l’euro, le risque de dislocation était grand: la Grèce, entre autres, en a fait les frais. A l’époque, quand on faisait valoir, en France, ces nécessaires harmonisations, on vous regardait comme un violeur de souveraineté. L’euro est blessé parce que les Etats l’ont voulu ainsi.

Depuis quelques semaines, à Bruxelles ou à Bratislava, les ténors de l’UE, ébranlés par les secousses récentes, se sont remis à parler de défense et de sécurité, pensant qu’un tel souci allait rassurer les Européens inquiets. Plus de 60 ans après le refus de la Communauté européenne de défense, enterrée par l’alliance des gaullistes et des communistes! Entre-temps, sur ce sujet capital, qu’a-t-on vu? Une brigade franco-allemande fantomatique. Un état-major sans troupes. Les Etats ne voulaient rien d’autre. En cas de coup dur, les Américains seraient là.

Et en politique étrangère, la paroisse d’Hubert Védrine? L’Union – donc les Etats – a fini par se décider à créer un petit service extérieur commun. Il est dirigé par la vaillante Federica Mogherini. Avez-vous la moindre idée de ce qu’elle fait ces jours, savez-vous où elle est? C’est la vraie tragédie de l’Europe. L’autre côté de sa Méditerranée est depuis longtemps traversé de convulsions qui sont devenues effrayantes. Désormais, tout le monde s’en mêle, Américains et Russes au premier plan, mais l’Europe n’a rien de durable à dire. Et elle paye au prix fort, par le déluge des réfugiés et des migrants, cette longue et assourdissante passivité.

La liste des apathies est longue

On est peut-être injuste. De temps en temps, les Etats laissent parler et agir l’Union. Au Proche-Orient par exemple. L’UE est favorable, entre Jourdain et Méditerranée, à deux Etats vivant en paix côte à côte. Mais elle a signé un traité d’association avec Israël qui en fait ne veut pas de cette solution. Et elle finance l’Autorité palestinienne afin que le vieux Mahmoud Abbas puisse faire régner l’ordre qu’Israël souhaite dans les territoires occupés. Vous avez compris la cohérence?

La liste de ces apathies est encore longue. L’Afrique (encore les migrants) pourrait être le champ fertile d’une politique commune et résolue. Et tout ce que l’Europe pourrait y entreprendre serait mieux que ce que la France à fait au Rwanda en 1994 quand, Mitterrand malade, Hubert Védrine était à la manœuvre: livrer des armes aux génocidaires.

Dans son essai, il faut lui rendre cette justice, l’ancien ministre avance des propositions de changement, pour «Sauver l’Europe». Il souhaite une pause, pour faire le point, et trier dans ce qu’accomplit l’Union ce qui est utile et ce qui ne l’est pas. Ensuite, il voit une nouvelle charte, et un référendum. Il prône surtout une orientation: il faut rendre aux Etats des compétences naguère attribuées à l’UE. Autrement dit, détricoter l’Union.

Ce qui mine vraiment l’Europe

C’est assez extraordinaire. L’Union européenne ne souffre pas d’une hypertrophie bureaucratique, comme l’ancien ministre l’entend dire dans tous les cafés du commerce. Elle a été minée par la volonté déterminée des Etats de ne rien mettre en commun de ce qu’ils tenaient pour essentiel, ou de le faire mal (l’euro). Et le remède du Dr Védrine, ce serait de limiter encore les partages et les solidarités? Le patient survivra-t-il?

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