«Dites: «Surpopulation.» Le temps de prononcer ce mot, trois enfants sont nés dans le monde, comme le résume joliment Le Quotidien jurassien (LQJ). Dites: «Ça fait beaucoup pour une seule planète», et c’est cinq organes reproducteurs de plus sur un terrain déjà suffisamment outillé en la matière. Aujourd’hui, la Terre a 8 milliards d’habitants au compteur», selon une estimation de l’ONU répercutée par les agences de presse. «Le double d’il y a 70 ans…» L’organisation y voit «un jalon important du développement humain» et un rappel, en pleine COP27, de «notre responsabilité partagée de prendre soin de notre planète».

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Pour l’ONU, «cette croissance sans précédent» – il y avait 2,5 milliards d’habitants en 1950 – est le résultat «d’une augmentation progressive de la durée de la vie grâce aux progrès réalisés en matière de santé publique, de nutrition, d’hygiène personnelle et de médecine». N’empêche, aux yeux de la démographe Clémentine Rossier, interrogée par Migros Magazine, «les Etats ont du pain sur la planche. Certains pour doper la natalité, d’autres pour la ralentir.»

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Nous savions «depuis plusieurs années, dit-elle, que ce cap sera[it] atteint en 2022. Nous connaissons les taux de fertilité et de mor­talité, qui ne changent pas si vite. Il est clair que la prédiction du 15 novembre ne repose pas sur un bilan à l’individu près et qu’il y a toujours de ­petites incertitudes.» Voilà pourquoi la COP27, à Charm el-Cheikh, souligne une fois de plus la difficulté dans laquelle se sont mis les pays riches, les plus responsables du réchauffement de la planète, face aux pays pauvres, qui réclament de l’aide pour s’en sortir:

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Celle-ci «devrait compter environ 9,7 milliards d’habitants en 2050 avant d’atteindre un pic à 10,4 milliards vers 2080. La population mondiale pourrait ensuite commencer à stagner jusqu’à l’horizon 2100, avant de décroître», indique France Info: «Et ensuite? Les spécialistes anticipent une pause jusqu’à l’horizon 2100, date à laquelle les démographes tablent même sur une stagnation, voire le début d’une inflexion de la courbe. Mais comment expliquer ce plafond quand, mathématiquement au moins, on pourrait imaginer une croissance infinie de la population mondiale?» Gilles Pison, chercheur à l’Institut national d’études démographiques (Ined), l’explique ainsi:

Le démographe ne sait pas prédire les catastrophes ou les changements brutaux. Donc il prolonge les tendances d’aujourd’hui. Et l’on observe que la croissance démographique se poursuit, mais à un rythme qui décélère depuis 60 ans déjà

Reste que «la Terre n’a pas atteint la cote d’alerte. Elle a la capacité d’héberger plus que les huit milliards d’êtres humains du moment»: «Du point de vue des ressources, cela semble encore gérable, assure Philippe Wanner, professeur de démographie à l’Université de Genève questionné par LQJ. Il n’existe pas d’optimum démographique. Une planète de 20 milliards d’habitants qui se comportent très bien en termes de sobriété peut être plus viable qu’une planète avec 5 milliards d’habitants qui dépensent le niveau de ressources des Occidentaux.»

«Un problème de consommation plutôt que de surpopulation», donc. A ce propos, l’ONU dit que «si la croissance démographique amplifie l’impact environnemental du développement économique, […] les pays où la consommation de ressources matérielles et les émissions de gaz à effet de serre par habitant sont les plus élevées, sont généralement ceux où le revenu par habitant est le plus élevé et non ceux où la population augmente rapidement. […] Notre impact sur la planète est déterminé bien plus par nos comportements que par notre nombre», résume Jennifer D. Sciubba, chercheuse en résidence au Wilson Center, à Washington:

Ainsi, l’Inde, pays de 1,4 milliard d’habitants qui deviendra le plus peuplé au monde en 2023, surpassant la Chine, devrait connaître ces prochaines décennies une explosion de sa population urbaine avec des mégapoles déjà surpeuplées et en manque d’infrastructures essentielles. Il est donc bien loin, s’amuse la RTBF, le temps où, en 1966, Dutronc sortait sa première chanson, également le premier texte de Jacques Lanzmann qu’il se mettait en bouche: «Sept cents millions de Chinois. Et moi, et moi, et moi…». Aujourd’hui, il faut dire (comme en Inde) «un milliard 400 millions de Chinois».

On le sait: ces chiffres mondiaux et les pics asiatiques masquent une immense diversité démographique ailleurs dans le monde, dont Dutronc s’autofustigeait ainsi: «Avec mes manies et mes tics/Dans mon p’tit lit en plume d’oie»… Ainsi, plus de la moitié de la croissance de la population d’ici à 2050 viendra de seulement 8 pays selon l’ONU: République démocratique du Congo, Egypte, Ethiopie, Inde, Nigeria, Pakistan, Philippines et Tanzanie. Et à la fin du siècle, les trois villes les plus peuplées au monde seront africaines: Lagos au Nigeria, Kinshasa en RD Congo et Dar es Salam en Tanzanie.

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Depuis quelques années, certains instituts sont toutefois «venus contester les projections des Nations unies», fait observer Le Monde. «A Vienne, un groupe de l’Institut international pour l’analyse des systèmes appliqués (IIASA) estime, dans un long rapport publié en 2018 avec la Commission européenne, que les humains devraient être au maximum 9,8 milliards en 2070-2080, selon leur scénario médian. Au lieu de se baser uniquement sur les structures d’âge et de sexe, les chercheurs prennent également en compte le niveau d’instruction et la participation au marché du travail dans les différents pays.»

Reste que cela revient comme une litanie, également entonnée par France 24: ressurgit toujours «la question de ce que la planète peut supporter. L’angoisse n’est pas récente: dès l’Antiquité, Platon et Aristote s’inquiétaient, dans leurs écrits, de la destruction des forêts et de la disparition de sources d’alimentation. Plus tard, en 1798, dans son Essai sur le principe de la population, Thomas Malthus s’alarmait à son tour d’un déséquilibre entre population et ressources. Mais aujourd’hui, face au dérèglement climatique, la crainte se dédouble, avec à la fois la peur que la planète ne puisse pas subvenir aux besoins de toute la population, mais aussi que cette dernière, trop nombreuse, ne finisse par détruire son habitat.»

D’où cet éditorial de Pour la Science: «Les ressources naturelles de la planète suffiront-elles […]? Oui, répond l’agronome Marc Dufumier. A condition, d’abord, d’opter pour des pratiques agricoles inspirées de l’agroécologie, radicalement différentes du modèle agricole industriel privilégié aujourd’hui. Elles auraient notamment l’intérêt de minimiser le recours aux engrais de synthèse et aux pesticides, tout autant que de réduire les émissions de CO2 du secteur agricole. A condition, aussi, de repenser la valorisation du travail agricole et les équilibres des échanges alimentaires mondiaux.»

Une telle bifurcation, conviennent les deux chercheurs, «devrait appeler un retour massif de la main-d’œuvre dans les champs, à rebours de la tendance actuelle – car l’agroécologie est une agriculture intensive… En travail.» Et de conclure logiquement par cette question qui tue:

Y sommes-nous disposés?


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