Ma semaine suisse

Chère Solveig. Tu as poussé ton premier cri le 3 septembre dans une maternité de l’Arc lémanique. Bien­venue en Suisse et félicitations! Je prends la liberté de décréter que tu es la huit millionième habitante de ce merveilleux pays. Démographes et statisticiens annonçaient l’heureux événement depuis plusieurs jours. Ce plafond atteint, c’est magique, non?

Au moment où la Suisse regarde l’Europe avec dégoût, il me plaît de te distinguer. De père suédois et de mère britannique, tu es Européenne, sans exagérer. Je spécule sans risque que ton ADN te prépare à une intégration idéale en Helvétie. Ton prénom norvégien est à lui seul tout un programme: «Le chemin du soleil». J’y vois le signe prémonitoire d’un destin étincelant au pays d’adoption de tes parents, arrivés il y a tout juste trois mois. La Suisse regorge d’atouts pour que tu t’y épanouisses.

Ton papa, un informaticien suédois, a grandi à Malmö; ta maman, une graphiste britannique, à Liverpool. Leurs parcours professionnels se sont croisés à Paris. Leur couple raconte une belle histoire européenne jusqu’au dérapage inattendu: alors qu’ils étaient installés depuis quatre ans à Barcelone, la crise financière les a rattrapés. L’euro et les banques espagnoles aux soins intensifs, l’activité économique qui ralentit brutalement, le chômage.

La Suisse leur offre une chance de rebondir. Singapour, Shanghai et São Paulo figuraient aussi en bonne place sur leur radar. Ton papa a finalement rejoint une multinationale opérant depuis Genève; ta maman a des contacts pour un travail qu’elle pourrait débuter le jour où elle aura trouvé une place pour toi dans une crèche. Dans trois mois, espère-t-elle.

Tes parents s’en sortent bien, Solveig, mais la Suisse aussi peut se réjouir. Elle a grand intérêt à accueillir des gens comme eux. Des actifs européens, bien formés, mobiles, polyglottes, connectés à l’échelon international et partageant nos valeurs. Des femmes et des hommes qui contribueront au dynamisme de notre économie. La Suisse manque de personnel qualifié. Parmi tous les étrangers voulant s’établir sur son territoire, elle a choisi de donner la priorité aux Européens. Une option désormais critiquée, mais pourtant légitime.

Comme d’autres pays du Vieux Continent, la population suisse vieillit. Sans la fécondité des femmes issues de la migration (1,8 enfant par femme en âge de procréer contre 1,4 pour les Suissesses), la population helvétique déclinerait. Le recul naturel des actifs serait programmé dès 2020. La migration européenne apportera du carburant à la croissance et à l’innovation, elle soutiendra le financement de nos retraites.

Dans les statistiques, ta famille grossit la colonne qui mesure le solde migratoire, lequel contribue à une croissance de la population d’environ un pour cent par an. Tout le monde ne s’en réjouit pas. Ça râle sec. Trop de monde, trop de chantiers, trop de trafic, trop de trains bondés, trop de concurrence pour les logements et le travail, trop de paysages défigurés!

Cette perception était identique il y a cent ans, quand la Suisse ne comptait même pas 4 millions d’habitants. Pour justifier la création d’un Parc national, on disait en 1914 qu’il existait un danger que tous les beaux paysages de ce merveilleux pays soient à jamais sacrifiés par les activités humaines. Aujourd’hui, le même agacement s’exprime quand mes compatriotes décident d’interdire la construction de chalets dans la montagne. Une réaction un peu raide. Mais réjouis-toi, il reste beaucoup de paysages intacts, de belles forêts à parcourir, de montagnes sauvages à gravir loin des foules.

Je t’invite à te blinder contre une autre manifestation de ce «réflexe du hérisson». Je veux parler de la propension à tenir les derniers arrivés pour des boucs émissaires faciles. C’est une constante universelle. Les Suisses ne sont pas meilleurs que les autres peuples, pas pires non plus. Hier ils cassaient du sucre sur les Italiens et les Espagnols. Un jour ce furent les Tamouls. Plus récemment les Yougos. Aujour­d’hui les Tunisiens, les Roms. Sur la place de jeu du quartier, tu entendras parfois crier: «Trop d’Anglais, trop d’Allemands, trop d’étrangers, assez!»

Ces crispations sont irritantes. L’autre face, lumineuse, de ton pays d’accueil est qu’il est, plus que tout autre en Europe, perméable au souffle puissant de la mondialisation. Saura-t-il conserver son esprit d’ouverture, sa disponibilité au monde? Sa prospérité en dépend. Ce sera aussi ton affaire, Solveig, de veiller sur ce fragile trésor.

Trop de monde, trop de chantiers, trop de paysages défigurés: on le disait déjà il y a cent ans

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