Quarante millions d’Ukrainiens ont été profondément humiliés. La négation de leur liberté par la Russie, voire de leur existence pure et simple, a été suivie par trois mois de bombardements, d’exactions et de cruautés, par la mort de milliers de personnes et par des millions d’exils.

Dans ce contexte, évoquer les prétendues «humiliations» dont il faudrait prémunir la Russie, comme l’a fait Emmanuel Macron, apparaît pour le moins indécent. Depuis bientôt une semaine, cette remarque suscite d’autant plus de réactions que le président français n’en est pas à son coup d’essai, et qu’il avait déjà utilisé précédemment ce terme cher à la propagande du Kremlin. A Kiev, les responsables ne décolèrent pas contre Paris. En Europe de l’Est comme du Nord, la surprise a laissé place à une méfiance grandissante.

Arrière-pensées

La France, il est vrai, s’est toujours montrée accommodante envers le chef actuel du Kremlin, du conflit en Géorgie («résolu» en 2008 par Nicolas Sarkozy au bénéfice de la Russie) à la guerre du Donbass (dont François Hollande fut l’un des orchestrateurs d’un cessez-le-feu bancal). Et aujourd’hui, à l’approche des élections législatives françaises, il n’est pas impossible de penser que des arrière-pensées électorales puissent également être à l’œuvre, dans une France où Vladimir Poutine ne manque pas de soutiens, même s’ils se font plus discrets par les temps qui courent.

L’unité affichée par les Occidentaux aux côtés de l’Ukraine serait-elle en train de vaciller? L’un des paradoxes, c’est que la France, parallèlement à ses efforts de médiation, aide de manière significative la résistance ukrainienne, en termes militaires, financiers ou diplomatiques au sein de l’Union européenne. Même si le danger est perçu avec une acuité particulière par les anciens membres du pacte de Varsovie, qui ont vécu sous la domination soviétique, nul ne peut reprocher à la France de ne pas avoir pris la pleine mesure de l’agression commise par la Russie contre l’Ukraine et contre le droit international.

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Le jeu d’Emmanuel Macron n’en reste pas moins extrêmement périlleux. Le président français sait ainsi pertinemment combien Vladimir Poutine s’est appuyé sur cette notion d’humiliation pour verrouiller son discours impérial. Cette obsession du Kremlin à justifier ses propres errements au motif que le statut de la puissance russe aurait été foulé aux pieds à la chute de l’URSS s’est transformée en un paravent commode lui permettant de mieux emprisonner (ou d’assassiner) les opposants, de jouer systématiquement la mauvaise foi et, in fine, de lancer une guerre contre l’Ukraine aussi absurde qu’évitable.

A coups de propagande mensongère, c’est bien le Kremlin qui a fini par conduire à l’humiliation sa propre armée, sa population et son pays tout entier. Aussi, en faisant mine d’aider la Russie, Macron affiche une «compréhension» qui risque au contraire de consolider encore cette impasse meurtrière.