Et si Vladimir Poutine s’était trompé de tactique?

A l’issue du sommet Blinken-Lavrov qui s’est tenu à Genève vendredi, nombreux sont les analystes qui voient la Russie gagnante, obtenant des Américains qu’ils adressent une réponse écrite à ses demandes de garantie de sécurité. Le moment choisi par le Kremlin pour faire monter dangereusement les enchères n’a pas été décidé au hasard.

La démocratie américaine traverse une crise qui sape une administration Biden dans l’impossibilité d’avoir les coudées franches. En plein hiver, les Européens dépendent fortement du gaz russe et l’Union européenne est encore sous le coup du Brexit. L’OTAN elle-même a été très secouée par les ambiguïtés de la présidence Trump, qui menaçait de l’abandonner. Mais aussi par les maladresses de l’administration Biden, laquelle a planté un poignard dans le dos des Français en scellant l’alliance militaire AUKUS et la livraison de sous-marins nucléaires américains à l’Australie.

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Quant au pouvoir russe, il a réussi à reconquérir ses oripeaux de puissance en Syrie, en Biélorussie et en minant les processus électoraux tant en Europe qu’aux Etats-Unis.

Il n’est pourtant pas sûr que la Russie sorte victorieuse du bras de fer que se livrent Russes et Occidentaux. L’historien Timothy Snyder pense qu’une invasion russe de l’Ukraine pourrait avoir les mêmes conséquences que celle de l’Afghanistan par l’Union soviétique en 1979. Vladimir Poutine a peut-être surjoué son rôle de fin tacticien.

Américains et Européens semblent prendre conscience que la question ukrainienne est le dossier par excellence où ils doivent réaffirmer leurs valeurs libérales et démocratiques. Cela passe par la défense de l’intégrité territoriale de l’Ukraine selon un principe qu’on pensait ne plus devoir rappeler au XXIe siècle: celui de l’intangibilité des frontières consacré dans l’Acte final d’Helsinki.

Preuve que la tactique d’intimidation de Poutine connaît des ratés: même l’Allemagne d’Olaf Scholz est prête, comme l’a été le ministre allemand des Finances Wolfgang Schaüble en 2014 lors de l’annexion de la Crimée par la Russie, à accepter des dommages économiques en cas d’intervention russe en Ukraine. L’épine dans le pied que représente le gazoduc Nord Stream 2 pour Berlin pourrait paradoxalement être un levier contre Moscou. En cas de rupture de livraison de gaz décrétée par le pouvoir russe, les Américains auraient tôt fait d’envisager d’envoyer leur gaz liquéfié en Allemagne.

Les préoccupations sécuritaires de la Russie ne peuvent toutefois pas être balayées d’un revers de main. Une sortie de crise nécessitera une plus grande humilité de la Russie et davantage de flexibilité du côté américain et européen. Sans bafouer leurs principes, les Occidentaux doivent garantir la liberté souveraine de l’Ukraine, mais exclure une adhésion de Kiev à l’OTAN. Par pragmatisme, par souci de garantir une sécurité européenne qui ne sera pas possible sans Moscou. A Washington, il n’est pas sûr que l’Ukraine soit une priorité stratégique absolue. La Chine l’est bien davantage.