S’il y a un domaine où la Suisse constitue un «Sonderfall», c’est bien celui de l’hypocrisie. Avec la supériorité morale conférée par l’assurance que «y en a point comme nous», parlementaires, dirigeants politiques, chroniqueurs ou spectateurs, nous nous sommes délecté des turpitudes de la campagne électorale française. Emplois fictifs, privilèges, détournements d’indemnités, costumes offerts, tout cela ne saurait évidemment concerner une démocratie modèle telle que la nôtre. Au moment où la France tente de moraliser sa vie publique, peut-être est-il bon de rappeler que la Suisse est le seul membre du Conseil de l’Europe à n’avoir aucune législation sur le financement de la vie politique. Ici, l’affaire Penelope Fillon n’aurait jamais éclaté, puisque le montant de 33 000 francs attribué à chaque parlementaire pour ses assistants et ses frais n’a pas à être justifié.

Le parlement de milice, une tartuferie

Que le statut de «parlementaire de milice» ne soit qu’une tartuferie, comme l’a confirmé une fois de plus l’étude de l’Université de Genève, en devient presque accessoire. Un faux-semblant. Dont la source reste la culture de l’opacité et du secret qui pèse sur la vie sociale helvétique, mais plus gravement sur la démocratie directe.

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Passe encore que le niveau des salaires reste la chose la plus jalousement gardée entre collègues de bureaux. Mais face au financement occulte des deux piliers du système démocratique, les votations populaires et la représentation parlementaire, les Suisses avalent tout. Lorsque, en 2009, après un versement de 150 000 francs au parti par la banque, les sénateurs PDC ont retourné leur veste sur le plafonnement des salaires à une UBS sous perfusion de l’Etat, on n’a vu aucune démission. Et le rôle auprès des députés de l’agence de RP Farner, mandatée par Dassault dans la campagne contre l’avion de combat Gripen, n’a jamais été éclairci. Il y a l’opacité du financement des campagnes. D’où provenaient les presque 8 millions engagés par economiesuisse en faveur de la réforme de la fiscalité des entreprises (RIE III)? Et les 7 à 8 millions – en réalité ces montants sont une vague estimation – des campagnes électorales du PLR et de l’UDC en 2015?

Des Suisses candides?

Peut-être les Suisses sont-ils simplement candides. Du bois dont on fait les flûtes. Leur confiance dans la légitimité démocratique des décisions populaires et parlementaires n’en paraît en tout cas pas ébranlée. Depuis 1964, les initiatives parlementaires et populaires pour plus de transparence ont toutes échoué. Qu’elles viennent de la gauche ou du PDC. L’initiative lancée en 2012 par l’UDC Lukas Reimann et soutenue par des élus de gauche pour «la publication des revenus de la classe politique», n’a pas atteint les 100 000 signatures. Celle du PS, moins ambitieuse, qui demande la transparence sur les dons de plus de 10 000 francs aux partis et comités d’initiatives a recueilli jusqu’ici 70 000 signatures et devrait être déposée avant octobre de cette année. Pourtant, même si une loi de transparence existe au Tessin, la Chancellerie tessinoise n’a jamais pu vérifier les budgets électoraux des partis.

S’arc-boutant sur la culture du secret et de la sphère privée, agitant la menace d’une désaffection des donateurs, la majorité parlementaire fédérale a toujours fait échouer les tentatives de réforme. Aucun parti ne souhaite voir sa marge de manœuvre se rétrécir. La Suisse n’est pas un pays de révolution, mais de réaction. On attendra donc le prochain scandale ou la pression internationale. Comme pour le secret bancaire.

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