Je ne peux pas exclure de m’être levé du pied gauche, ce matin-là. C’est ce qui arrive quand on a perdu l’habitude de se lever tout court, on oublie de faire attention au saut du lit. Alors le monde, sitôt qu’il apparaît au coin de le rue, se montre sous ses travers les plus bruts. J’étais donc de mauvaise humeur de bonne heure, ou un peu trop lucide, ce qui revient au même puisque chacun sait – surtout René Char – que la lucidité est une blessure.

Il devait être 9h à peine quand je passai par hasard devant l’Apple Store des Rues-Basses, au centre-ville de Genève. Pour y être assailli par un spectacle saisissant. Juste devant moi, une bonne quinzaine de mes contemporains faisaient la queue, visage fermé, masque sur le nez et iPhone défectueux à la main, attendant gentiment d’être admis au compte-gouttes dans le magasin-cathédrale de l’Eglise de Cupertino.

Une promesse folle

Sous mes yeux tristes, des membres de la même espèce que moi prenaient leur mal en patience dans le soleil rasant pour être autorisés – peut-être, d’ici une heure ou deux – à dépenser une part substantielle de leur revenu disponible en échange d’une promesse folle: un téléphone plus performant. Autrement dit l’assurance de rester moderne parmi les modernes.

De cet instantané jaillit un constat sarcastique: le vieil Etienne de La Boétie n’aurait pas pu rêver démonstration plus implacable de la pertinence de sa théorie de la servitude volontaire. «Les théâtres, les jeux, les farces, les spectacles, les gladiateurs, les bêtes curieuses, les médailles, les tableaux et autres drogues de cette espèce étaient pour les peuples anciens les appâts de la servitude, la compensation de leur liberté ravie, les instruments de la tyrannie», écrivait le Français dans les tréfonds de son XVIe siècle absolutiste. Un demi-millénaire plus tard, plus besoin de gladiateurs pour assurer la soumission complice des serfs: un bon smartphone fait le Job(s).

Bavettes à perte

Allez, allez, me dis-je un peu plus tard, secoue-toi, ne cède pas trop vite aux sirènes faciles de la technocritique, tu es bien content d’avoir un iPhone. J’étais donc sur le point de rentrer dans le rang quand un ami restaurateur me raconta ses déboires avec Uber Eats, l’enseigne lui réclamant 40% du prix de vente de ses plats pour les faire livrer en trottinette électrique. Un pourcentage plaçant le bistrotier devant un choix cornélien: renoncer à Uber Eats et ne plus vendre une seule bavette à l’échalote ou accepter le racket et vendre un tas de bavettes à perte.

Retour immédiat de la lucidité: grâce à cette grande avancée sociétale et technologique que sont les plateformes de livraison à domicile, il est maintenant possible de manger une bavette tout seul chez soi, mais livrée par un esclave – désormais salarié – qui survit grâce à la ruine organisée du restaurateur. Et tout le monde est content. On vit une époque formidable.

Je ne sais pas vraiment où tout cela nous conduit. Mais nous y courons avec le sourire. A moins de prendre la peine de nous lever, parfois, du pied gauche.


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