Le secrétaire général des Nations unies trouve «extrêmement troublantes» les preuves apportées par la commission d’enquête internationale sur la responsabilité de la Corée du Nord dans le torpillage de la frégate sud-coréenne, en mars dernier. «Je comprends la frustration et la colère que ressent la population de la République de Corée, car les faits sont accablants, a-t-il précisé dans sa conférence de presse de lundi. Ils sont également troublants pour moi, aussi bien en tant que secrétaire général qu’en tant que citoyen de la République de Corée.» Comme Coréen, il a avoué ne pouvoir en dire davantage.

Un secrétaire général de l’ONU empêché de jouer l’entier de son rôle parce qu’il est originaire d’un pays en conflit: c’est une première! Certes, Ban n’est pas un activiste avéré, il parle peu, et modérément, il se montre le moins possible sur les terres échauffées, préférant les enceintes plus consensuelles. Peut-être s’entremet-il discrètement pour faire avancer des dossiers, on le saura plus tard, dans le temps des historiens, mais pour l’heure, son style minimaliste, à l’opposé de celui des Kofi Annan ou Boutros Boutros-Ghali, lui attire les moues déçues des partisans de l’action.

Si la démonstration médiatique manque, les paroles pourtant sont là, dans les messages écrits, dans les programmes, dans les discours. Des paroles onusiennes, intactes, conservées dans l’ambre, qui disent ce qu’est l’ONU et à quoi elle sert. On lit sur la page web de Ban Ki-moon qu’il s’engage à «renforcer les trois piliers de l’ONU, la sécurité, le développement et les droits de l’homme». Il ajoute: «L’esprit dans lequel les dirigeants de la planète ont créé cette Organisation en 1945 et la vision qui était la leur sont pour moi un exemple dont je m’efforce de m’inspirer chaque jour. La promesse des premières années de l’ONU ainsi que les valeurs qu’elle incarnait alors demeurent d’actualité 60 ans plus tard.»

A force d’être répétées, ces «promesses» et ces «valeurs» ont perdu leur vibration d’origine mais certainement pas leur sens. Un trio d’anciens du système onusien a entrepris d’en tirer un bilan. Thomas George Weiss, Richard Jolly et Louis Emmerij ont fondé il y a onze ans un groupe de recherche, United Nations Intellectual History Project, dans le but d’examiner l’usage sur la durée des idées et concepts fondateurs de l’organisation. Toutes les activités de l’ONU sont couvertes: le développement, les droits, la paix. Sur les neuf volumes prévus, sept sont déjà publiés. Le dernier, UN Ideas That Changed the World (Les idées des Nations unies qui ont changé le monde), résume l’ensemble du projet, avec crédit et débit, ce qui a marché et ce qui n’a pas marché, les idées qui ont été suivies, celles qui ont été abandonnées et celles qui ont été trahies. A la fin, les auteurs se demandent si le monde aurait été mieux sans cette ONU intellectuelle là.

Il n’y a pas de réponse qui ne soit en même temps une question. Sur chacun des domaines examinés, le développement économique ou humain, l’environnement, les droits de l’homme, la sécurité, le bilan est un «oui, mais», suivi d’un «et demain?». Il est cependant fascinant de constater que, dans la plupart de ces domaines, les idées qui ont été à la base de l’action de l’ONU ont acquis une légitimité internationale, avec plus ou moins de maquillage rhétorique, elles ont mobilisé les sociétés civiles, elles ont débouché sur l’engagement de dizaines de milliers de professionnels et sur l’aide des gouvernements et maintenant des sponsors privés. On pourrait appeler cela globalement une réussite.

Le fragile Ban Ki-moon se reconnaît dépositaire de ces soixante années-là. Sous son mandat, la question nucléaire ressurgit, en Iran et en Corée du Nord. En 1962, le Birman U Thant, qui occupait son fauteuil, avait eu à l’affronter à Cuba. Au chapitre des succès historiques de la diplomatie préventive, les trois auteurs rapportent des détails peu connus de son action pendant la crise des missiles.

Le 24 octobre 1962, U Thant écrit à John Kennedy et à Nikita Khrouchtchev pour leur demander de suspendre temporairement leurs actions militaires devant Cuba et de reprendre les négociations. Le 25, alors que les navires soviétiques et américains se rapprochent et que, comme on le sait maintenant, un capitaine de sous-marin russe a été autorisé à déclencher le feu nucléaire, Kennedy et Khrouchtchev acceptent l’offre du secrétaire général. Les Etats-Unis lèveront provisoirement le blocus maritime de Cuba et l’Union soviétique suspendra l’acheminement des cargos de matériel destiné à l’équipement de l’île d’une défense nucléaire. Fidel Castro, également invité par U Thant à stopper ses constructions militaires litigieuses, invite le secrétaire général à venir à Cuba pour des discussions directes. Américains et Russes ne pouvaient plus se parler. Le représentant de l’ONU leur fournit un intermédiaire. Et en effet, les négociations reprennent entre les deux parties. Le 28 octobre, elles trouvent une solution. U Thant reçoit une lettre des négociateurs russes et américains qui le remercient conjointement, au nom de leur gouvernement, de les avoir aidés à repousser les «graves menaces à la paix» survenues en mer des Caraïbes.

En 1954, le secrétaire général Dag Hammarskjöld disait: «Les Nations unies n’ont pas été créées pour amener l’humanité au paradis mais pour la sauver de l’enfer.» Mission accomplie?