Les idéologues conservateurs américains ne représentent pas l'esprit de leur peuple

Pierre Hassner, politologue à Paris, répond au dernier article à la mode de l'Américain Robert Kagan, dans lequel il tenait les Européens pour pacifistes parce que trop occupés à leur union et légalistes parce que trop petits («Le Temps» du 23 juillet 2002). Or, dit l'auteur, pour puissant qu'il soit, le peuple américain n'est pas si différent du peuple européen. L'entier de sa réponse se trouve dans le numéro actuel de la revue «Commentaire», qui nous autorise à en publier de très larges extraits

S'il fallait à tout prix trouver un argument en faveur de la thèse de Robert Kagan, le plus valable consisterait à citer son succès en Europe, et l'empressement masochiste que les Européens mettent à se faire fouetter en prenant au sérieux une telle combinaison de présomption et de condescendance. Que le «plat du jour», en termes de discours simplificateur venu d'outre-Atlantique, soit cet article, après ceux, plus substantiels mais tout de même unilatéraux, de Francis Fukuyama et de Samuel Huntington, en dit long sur l'absence actuelle de créativité et d'assurance des Européens.

Les deux points où, plus sérieusement, Kagan touche juste, c'est l'absence européenne de goût pour l'aventure, qu'on peut, si l'on y tient, attribuer à la peur, et c'est, d'autre part, son caractère assez représentatif, comme ses prédécesseurs, de l'esprit dominant actuellement à Washington, et intéressant à ce titre. Mais il est contestable dans ses références philosophiques et historiques, partiel et exagéré dans son analyse des sociétés et des valeurs américaines et européennes actuelles, extraordinairement partiel et partial dans sa définition du pouvoir ou de la puissance, désastreux pour l'ordre international, pour les relations transatlantiques et pour les Etats-Unis eux-mêmes dans ses implications normatives.

Les références philosophiques. Kagan semble prendre, tel Carl Schmitt, l'état de «guerre de tous contre tous» hobbésien comme une référence positive ou du moins incontournable. Or, pour Hobbes, il s'agit d'un état essentiellement négatif dont il s'agit de sortir le plus vite possible pour se soumettre à une autorité commune. Certes, il a développé ce passage à l'état civil pour les individus plus que pour les Etats, entre lesquels l'état de nature est plus supportable, mais Leo Strauss a bien montré que la logique de son système était l'Etat mondial. En tout cas, la justice et la paix sont fondées, pour lui, sur la peur de la mort violente; au contraire, l'honneur ou la recherche de la gloire sont ramenés à la vanité et considérés comme la source de l'injustice et de la guerre. Si l'on est condamné à mort ou envoyé au front, la fuite, dit Hobbes, n'est pas honorable mais n'est pas injuste. L'invocation washingtonienne actuelle du retour aux vertus païennes ou barbares lui aurait fait horreur. Comme le remarque Helmut Schmidt dans son excellente réponse, Kagan aurait dû parler de Machiavel plutôt que de Hobbes.

Pour Kant, l'erreur de perspective est plus classique mais n'en est pas moins frappante. Kagan commet l'erreur fréquente de voir en lui l'apôtre d'une conversion immédiate à un ordre mondial où la guerre serait remplacée par la loi. Or, chez Kant, si la morale interdit absolument la violence, l'histoire se charge de l'utiliser. La guerre, de plus en plus coûteuse, est néanmoins encore nécessaire au progrès de l'humanité qui s'opère avant tout par les passions et le conflit. La solution annoncée par les trois articles définitifs du projet de paix perpétuelle s'apparente plus, comme l'indique Francis Fukuyama, à l'OTAN qu'à l'ONU et Kant, si on en croit d'excellents interprètes, approuva les guerres de la Révolution. En tout cas, la paix perpétuelle est une perspective lointaine objet d'un progrès indéfini et, comme Leo Strauss – encore lui – aimait à le dire: «Le progrès perpétuel vers la paix perpétuelle, c'est la guerre perpétuelle.»

Surtout, si Kant a eu une traduction pratique et une postérité politique, c'est aux Etats-Unis, plutôt qu'en Europe. Ce sont les Etats-Unis qui, dès leur fondation, ont prétendu éviter les pièges des rivalités de puissances de la vieille Europe et qui, avec Wilson, puis avec Carter, ont prétendu instaurer une politique internationale fondée sur le droit et reprenant à la lettre des suggestions kantiennes. Devant eux, ce sont les Européens continentaux, de Clemenceau à Védrine, en passant par de Gaulle, qui incarnaient le réalisme désabusé fondé sur les intérêts nationaux et l'équilibre, qu'un Morgenthau et un Kissinger prétendaient importer aux Etats-Unis. Nixon a toujours été plus populaire en France et dans les pays latins que dans sa patrie, alors que le puritanisme moralisateur de Carter hérissait les Européens. A un moment où bien des auteurs américains se plaisent à interpréter les critiques européennes comme provenant d'une tendance congénitale à l'apaisement, il n'est pas mauvais de rappeler que la France et l'Angleterre ont fini, en 1939, par déclarer la guerre à Hitler pour la Pologne, alors que les Etats-Unis ont attendu qu'il la leur déclare après Pearl Harbour tout en s'accommodant fort bien du régime de Vichy, que c'est de Gaulle qui, en 1960 et 1961, aux côtés d'Adenauer, a bloqué les concessions qu'Eisenhower, puis Kennedy, voulaient faire à Khrouchtchev, que c'est Margaret Thatcher qui a dit à Bush Sr. en 1990 «This is no time to wobble», que c'est Jacques Chirac qui a insisté auprès de Bill Clinton en 1995 pour réagir militairement après Srebrenica.

Au niveau de l'esprit militaire, ce sont les Américains qui ont introduit, après le Vietnam, le culte du «zéro mort» et le primat de la «force protection» sur la mission, au grand scandale de leurs frères d'armes européens qui ont, comme leur opinion publique, accepté sans sourciller, en Bosnie et ailleurs, des pertes humaines. Quant au légalisme, c'est une attitude avant tout américaine qui suscitait, avant le 11 septembre, l'ironie des Européens: ce ne sont pas ces derniers dont les services secrets avaient interdiction d'utiliser des informateurs dont le casier judiciaire n'était pas vierge, ce ne sont pas leurs artilleurs qui doivent en référer à leur conseiller juridique avant de tirer. Enfin, quant au moralisme et au contenu de la morale professée, c'est aux Etats-Unis que les notions de compassion et de réparation envers les descendants des victimes passées dominaient le discours beaucoup plus qu'en Europe.

Certes, les exemples contraires abondent, les tendances unilatéralistes, voire brutales, ont toujours existé aux Etats-Unis, qu'on les localise ou non dans le Sud et qu'on y voie ou non l'héritage d'Andrew Jackson. Wilson et sa Société des nations ont été désavoués par le Congrès alors qu'en Europe le primat du droit européen sur les droits nationaux constitue une innovation encore impensable aux Etats-Unis. Le maintien de la peine de mort, l'absence de véritable contrôle des armes à feu, le régime pénitentiaire indiquent des tendances prémodernes. Inversement, bien des pays européens ont pratiquement supprimé leur armée ou investissent l'ONU d'une foi étrangère aux cercles dirigeants américains comme elle l'était au général de Gaulle, critique du «Machin» pendant la guerre d'Algérie. Il ne s'agit pas d'opposer une caricature à une autre mais de reconnaître qu'il y a plusieurs Amérique et plusieurs Europe, ce qui interdit les jugements sommaires sur la divergence fondamentale qui opposerait les deux rives de l'Atlantique.

Surtout que, si l'on s'en tient aux constatations globales, elles sont loin de confirmer cette séparation. Le travail de Kull et Destler avait montré il y a plusieurs années que le peuple américain était beaucoup moins hostile soit à l'ONU, soit à l'idée d'accepter des pertes humaines pour protéger les alliés que ne le disent les dirigeants républicains. Aujourd'hui le grand sondage réalisé par le German Marshall Fund et le Chicago Council on Foreign Relations montre qu'une majorité d'Américains approuve la guerre contre l'Irak mais à condition qu'elle se fasse avec l'approbation et en compagnie d'alliés, et qu'en Europe la tendance est la même avec une majorité plus réduite.

Pourquoi, alors, la rhétorique et, dans une certaine mesure, l'action des élites dirigeantes tend-elle à diverger de plus en plus entre les Etats-Unis et l'Europe, notamment sur le thème du droit international et sur celui de la force militaire? Kagan répond: «Parce que les Etats-Unis sont puissants et que l'Europe est faible. On est pour le droit international quand on est un petit pays, on ne l'est pas quand on est une grande puissance.» C'est là que la thèse devient insoutenable. Certes les petits Etats ont particulièrement intérêt au droit international, et lui ont donné certains de ses meilleurs théoriciens et praticiens. Mais il a été créé et développé par les grandes puissances. Les Etats-Unis n'étaient pas un petit État faible quand Wilson proposait ses quatorze points et la Société des nations. C'est au sommet de leur supériorité que les Etats-Unis, au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, ont créé l'ONU, ont inspiré sa Charte, ont été à l'origine du Tribunal de Nuremberg (comme, plus récemment, du TPY et du procès de Milosevic), bref se sont faits les avocats les plus déterminés de la juridicisation de la guerre et de la paix.

Pourquoi, aujourd'hui, la tendance opposée a-t-elle pris le dessus, jusqu'à ériger en doctrine le refus d'obéir à aucune autorité supérieure ou collective? La réponse, bien évidemment, n'est pas dans la puissance des Etats-Unis, condition, certes, de cet affranchissement de toute règle multilatérale, mais bien antérieure à ce tournant unilatéraliste. Elle a un nom: 11 septembre. Ce qui est nouveau et décisif, pour les Etats-Unis, c'est le sentiment de vulnérabilité, montant sourdement depuis plusieurs années mais amené au paroxysme par l'attentat contre les Deux Tours. C'est lui qui les amène à jeter par-dessus bord les contraintes juridiques et morales qu'ils étaient les premiers à proclamer et qu'ils continuent à imposer aux autres.

Tous les auteurs qui ont analysé la tradition anglo-américaine en politique internationale et l'ont opposée à la tradition continentale de la raison d'Etat ont souligné que les puissances maritimes, protégées par leur situation géographique et par leurs richesses, pouvaient se permettre de remplacer la guerre par le commerce, la morale et le droit, tandis que les puissances terrestres, en défendant leur pré carré, se battaient pour leur survie et ne pouvaient faire les difficiles quant aux moyens employés. C'est l'expérience, nouvelle pour eux mais familière aux continentaux, d'être frappés en plein cœur, qui amène les Etats-Unis à rechercher une sécurité absolue en s'efforçant de détruire leurs adversaires, potentiels présumés ou réels, par tous les moyens.

La question est celle des réactions à cette entreprise, tant de la part de ces adversaires que de celle des alliés européens (ou, d'ailleurs, asiatiques) des Etats-Unis. En particulier les réserves européennes viennent-elles, comme le pense Kagan, de l'expérience de l'intégration européenne, ou de l'inaptitude de populations individualistes et fatiguées à s'unir et à agir, ou de leur conscience, due à l'expérience récente du colonialisme et de son échec, que toute entreprise de reconquête néo-impériale risque fort de s'enliser ou de s'effondrer?

Pour répondre à cette question décisive, il faudrait une analyse des conditions de la puissance et de la légitimité à notre époque, qui est ce qui manque le plus à l'article de Kagan.

Tout au long, il identifie la notion de «power» (puissance ou pouvoir) à la puissance militaire, comme si la sagesse historique ne nous avait pas surabondamment souligné les limites de celle-ci et comme si l'expérience du Vietnam, si dominante dans la conscience américaine depuis quarante ans, avait été effacée par les progrès de la technologie militaire américaine et par le choc du 11 septembre. Toute l'analyse des sciences sociales contemporaines sur l'économie de la puissance, sur les rapports compliqués entre puissance militaire, économique, politique et culturelle, entre «soft power» et «hard power» – pour citer l'autre texte à la mode, celui de Joseph Nye – entre contrainte, séduction et persuasion, entre influence directe et manipulation de l'interdépendance, est superbement ignorée.

Il en va de même pour l'autre aspect de l'empire, celui de la légitimité. Le grand prêtre du réalisme, Henry Kissinger, a toujours insisté sur le double aspect de tout ordre international, le rapport des forces et la légitimité, et sur le fait, en particulier, que les Etats-Unis ne pouvaient régner qu'en suscitant un consensus et en entourant leur primauté effective d'un concert au moins apparent. Les néoconservateurs américains auxquels se rattache Robert Kagan ont toujours insisté, par opposition aux néoréalistes, sur l'importance des régimes. Mais, en même temps, ils insistent sur le fait que pour les Américains la légitimité, qu'elle soit juridique ou morale, vient de l'intérieur, qu'elle est fondée sur la Constitution des Etats-Unis et la volonté du peuple américain et non sur une autorité supérieure, que ce soit celle d'une organisation multilatérale ou d'un droit universel abstrait.

Heureusement, ce point de vue n'est pas partagé par le peuple américain, puisque, selon le sondage déjà cité, 61% des personnes interrogées préfèrent une approche multilatérale de la politique étrangère, 65% considèrent que les Etats-Unis ne devraient envahir l'Irak qu'avec l'approbation des Nations unies et le soutien de leurs alliés, et 71% sont favorables à la ratification du traité instituant une Cour pénale internationale. Mais Kagan lui-même, et ses amis néoconservateurs, devraient comprendre qu'une position qui combine l'unilatéralisme philosophique et pratique, pour laquelle les Etats-Unis revendiquent à la fois le magistère du Bien et du Mal et une liberté d'action complète dans l'emploi de la force à son service, n'est compatible qu'avec soit l'isolement, soit la tyrannie universelle. Pour «l'empire bienveillant qu'ils prétendent appeler de leurs vœux, le principe selon lequel «le plus fort n'est jamais assez fort pour rester toujours le maître s'il ne transforme la force en droit et l'obéissance en devoir» (Rousseau) ou la formule de la Révolution américaine: «No taxation without representation», complétée aujourd'hui par «No annihilation without representation», est aussi valable que pour les régimes intérieurs. S'opposer à la Cour pénale internationale sous prétexte que seuls les Etats-Unis ont le pouvoir de faire respecter les droits de l'homme et qu'il faut donc leur laisser le maximum de liberté d'action et leur donner un chèque en blanc équivaut à revendiquer non seulement la monarchie universelle mais la monarchie absolue.

Les Etats-Unis disposent d'une hégémonie incontestable. Mais, dans le monde d'aujourd'hui, celle-ci ne peut s'exercer à la fois efficacement et légitimement que si elle est limitée à la fois par des lois, qui s'appliquent à la puissance hégémonique comme aux autres, et par le consentement de ces derniers, du moins tant qu'ils ne s'opposent pas eux-mêmes à ces lois. Bref, l'empire doit admettre une certaine dose de multilatéralisme et de multipolarité. Cela, contrairement au thème de l'article de Kagan, la majorité des Américains comme la majorité des Européens le comprennent.

Il est clair aujourd'hui à tous, sauf aux idéologues fanatiques, qu'ils soient impérialistes, pacifistes ou terroristes, que cette troisième conception est non seulement la plus prometteuse et la seule conforme à la tradition libérale anglo-américaine, mais aussi la seule viable. L'article de Kagan montre que la tentation impérialiste existe aux Etats-Unis et la tentation pacifiste en Europe. Il exagère l'une et l'autre. Mais s'il avait raison, ce qui risquerait de se réaliser, c'est la prophétie d'un autre spécialiste américain, Robert W. Tucker: «Trop faibles pour s'opposer à la puissance américaine, mais craignant son emploi, la plupart des autres nations se plieront probablement à nos désirs. Néanmoins, la perte de confiance du monde dans le caractère bénin de la puissance américaine pourrait bien se révéler comme le principal héritage de la guerre contre le terrorisme. Cela pourrait bien se révéler comme un prix bien élevé à payer pour la victoire.»

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