Ces images que ne diffusent pas nos journaux télévisés

En floutant les visages des criminels vous les protégez! En censurant la violence vous cédez au «politiquement correct»! En sélectionnant vos images vous faites le jeu des extrémistes qui vous accusent de dissimuler la vérité! Notre prudence dans la diffusion d’images violentes ou de scènes criminelles dans les journaux télévisés n’est pas toujours comprise. On nous accuse même parfois de protéger les assassins plutôt que les victimes! Et il est vrai qu’il n’est pas toujours facile de tracer une ligne rouge entre l’important et le sensationnel, entre les dangers de manipulation et la nécessaire mise en lumière d’une tragédie.

Notre pratique restrictive se nourrit de quelques principes déontologiques et d’un peu de bon sens. Avec, en priorité, cette interrogation: y a-t-il un intérêt public vital à jeter un nom en pâture ou à placarder un visage dans l’urgence du moment? Quelle est la valeur informative d’un tel geste? Car, si nous floutons les visages dans certaines situations, c’est d’abord par respect du principe de présomption d’innocence.

L’histoire des médias est jonchée de décisions regrettables prises dans le feu de l’action. La culpabilité peut paraître évidente un jour, elle est parfois remise en question le lendemain à mesure que l’enquête progresse.

Reste donc un principe cardinal: si la presse établit les faits, voire fait éclater la vérité, sa mission n’est pas de clouer au pilori le coupable sur la place publique. Elle n’est d’ailleurs pas non plus d’être un auxiliaire de police. Lorsqu’un avis de recherche est lancé par les autorités ou mis en ligne sur les réseaux sociaux, ces images ne sont pas automatiquement relayées sur nos antennes. A chaque fois nous faisons une pesée des intérêts. Ce n’est que dans les cas d’extrême dangerosité de la situation, de menace immédiate sur le public que nous entrons en matière pour diffuser le portrait d’une personne recherchée. Les risques de dérapage sont bien trop grands pour que nous généralisions cette pratique.

Diffuser des images de violences, c’est aussi souvent tomber dans un piège. Le groupe Etat islamique est l’exemple type d’une organisation qui met la médiatisation de ses actes terroristes au cœur de sa stratégie. Décapiter des otages en Syrie vise évidemment à terroriser l’Occident. Trop souvent cet objectif est atteint avec la «complicité» des médias. Pas facile cependant de couvrir cette actualité incontournable sans exploiter les rares images disponibles. A nous de résister aux tentatives de manipulations.

Reste enfin l’argument de la transparence. A l’heure où le Web est noyé sous les images, les journaux télévisés sont sommés par certaines voix critiques de se moderniser en montrant tout et tout de suite. Accusés d’être des dinosaures, ils devraient puiser dans cette source sans fond que représente Internet pour montrer le monde réel. Bref, empoigner ce qui fait le buzz sur la Toile pour injecter un peu de vie dans des éditions compassées! Pêle-mêle: assassinats de journalistes en direct, cambriolage capté sur téléphone mobile, meurtre via GoPro, auraient aussi leur place dans les principaux carrefours télévisés. Ce diktat, nous le refusons. D’abord par souci de ne pas céder au voyeurisme facile et au sensationnalisme commode. Ensuite parce que nous sommes convaincus que ce qui fait la valeur d’un journal télévisé du service public aujour­d’hui, c’est précisément ce choix entre l’important et l’anecdotique dans le chaos des images qui menacent de nous submerger.

A entendre tous ceux qui réclament la «vérité» des images, notre volonté de diffuser le moins possible de vidéos violentes serait une manière de minimiser les actes. Comme si les diffuser avait une portée dissuasive. Nous ne partageons pas cet avis. Nous continuerons d’être extrêmement sélectifs dans l’utilisation d’images choquantes ou de scènes de crimes.

Souvent, bien sûr, une image forte est essentielle pour décrypter, démontrer et faire la preuve. Quelquefois il est même nécessaire de ne pas occulter la violence extrême pour mieux dénoncer ou faire prendre conscience de l’inacceptable. Mais il s’agit d’agir avec retenue, dans le respect de nos règles déontologiques. Nous voyons évidemment bon nombre de chaînes de télévision et d’innombrables sites web s’asseoir sur les principes de protection de la personnalité ou jouer la carte du voyeurisme. Ce n’est évidemment pas une raison pour renoncer à nos principes. Dans le flux ininterrompu des images, nos rendez-vous d’actualité vont continuer de s’efforcer à distinguer le spectacle de l’information.

Y a-t-il un intérêt public vital à jeter un nom en pâture ou à placarder un visage dans l’urgence du moment?

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