Les couleurs de la rue se sont éclaircies. Même le noir s'est animé sur le vêtement des femmes. La tristesse qui complaisamment s'attachait à la scène portugaise sous l'ancien régime a été priée de se retirer. Il n'y a plus de temps pour elle, les filles ont à étudier, les garçons à trimer pour rester à la hauteur, les heures qu'ils ont à perdre ensemble sont plus rock que fado.

Sofia, 27 ans, rentre à la maison à neuf heures du soir, après une rude journée où elle a dû prouver qu'elle méritait son poste à l'université. Son mari a préparé le repas. Il la soutient dans sa volonté de réussite. Ils forment une bonne équipe, aimante et partageuse à en croire Sofia. Pour les enfants, ils attendent un peu: une femme est meilleure mère quand elle sait ce qu'elle vaut socialement, disent-ils.

Au Portugal, la valeur des femmes se monnaie désormais sur le marché du travail. C'est sans doute la nouveauté la plus visible et la plus conséquente culturellement des trente dernières années. Libérées de l'autorité des pères, des maris et des prêtres, attachées à un emploi plutôt qu'à un rôle et disposant de ce fait d'un salaire, les femmes entraînent la société à toute allure dans leur changement. C'est le prix de l'heure qui compte maintenant.

En 1975, la Française Gisèle Halimi était venue exhorter les Portugaises à «sortir de la maison», «gagner leur place dans la société», «briser leurs chaînes». C'est fait, l'énergie des femmes s'est extériorisée en un temps record, les mots d'ordre se sont vite transformés en réalité.

Il y a trente ans, sur les cartes postales en vente dans les kiosques, les Portugaises étaient des paysannes avec des paniers sur la tête, des veuves en noir devant les églises, des vendeuses de poisson sur les marchés, des ménagères derrière leur lessive aux fenêtres du quartier d'Alfama à Lisbonne. La femme lusitanienne était une femme travailleuse mais pauvre, et accablée. La riche ne se montrait pas trop. La beauté et le sourire étaient réservés aux danseuses folkloriques en proie à cette joie collective qu'on exhibait comme démonstration du bonheur du «bon peuple». Aujourd'hui, les femmes ne sont plus des sujets de curiosité pour le touriste en quête d'exotisme. Elles sont la foule normale de citoyennes côtoyant le citoyen.

Pourtant, pourtant… Feuilletant les journaux et magazines d'aujourd'hui, il me reste un doute. Si, sur les images de la vie commune de tous les jours, dans les écoles, les lieux de travail ou les rues, j'observe un mélange attendu de femmes et d'hommes également occupés, je remarque l'absence des femmes sur celles qui représentent le pouvoir. Des rangées d'hommes sombres, moustaches-cravates, peuplent les colloques, les assemblées, les comités, les conseils d'administration, les listes de partis, les directions générales. Les femmes ne sont pas chez elles au gouvernement. Elles sont l'exception dans la politique plutôt que la règle, et rarement des modèles. Je les rencontre dans l'art, où les chances sont égales. Mais presque pas dans l'épaisse organisation des pouvoirs où règnent des présidents prépondérants, les senhores docteurs, ingénieurs et professeurs, personnages tout en titres accrochés à leurs derniers privilèges. Craint-on encore qu'une madame la professeure soit déjà trop professeur et plus assez madame? Ou manque-t-il de postes pour tout le monde? Je ne saurais le dire et d'ailleurs le phénomène n'est pas particulier au Portugal. Mais je constate ses effets sur les réflexions de Sofia.

Sofia ne se sent pas «représentée» par le personnel politique. Ce n'est pas son monde. Elle est tentée par l'abstention aux élections. Entièrement intégrée dans la vie économique et sociale de sa ville, elle ne l'est pas et ne veut pas l'être à la vie politique. Elle le regrette un peu, les émotions et les élans des années 70 dont lui parlent ses parents lui manquent. Mais elle ne voit pas comment se passionner pour la mairie, occupée depuis trente ans par la même personne, pour tel ou tel parti dont les candidats sont nommés d'avance. Sofia ne se croit pas indispensable à la démocratie portugaise, laquelle ne lui fait pas la cour. Les deux font chambre à part, ne partageant qu'un pays. Les hommes qui applaudissaient Gisèle Halimi autrefois ne cèdent toujours pas leur place dans les circonscriptions. Sofia dit qu'on peut très bien vivre sans «faire de la politique». Elle a raison, mais la politique, au XXIe siècle, ne peut pas vivre sans Sofia.

En 1974, j'habitais rue du Puits-des-Nègres, à Lisbonne. Il n'y avait pas de Noirs, ou quelques-uns seulement. Ils étaient en Afrique. C'était une rue pauvre. Le laitier, le boucher, l'électricien, le quincaillier vivotaient au fond de boutiques obscures du maigre pécule d'un commerce minuscule. Le libraire vendait d'occasion des livres sur l'empire. Au siège du Mouvement pour la Reconstruction du Parti du Prolétariat, à cinquante mètres de là, des grappes d'adolescents scandaient, le bras levé, «Plus un seul soldat pour les colonies».

Les Forces armées rentraient d'Afrique. Aux Affaires étrangères, Mario Soares négociait l'indépendance du Mozambique. Les colons revenaient avec leurs paquets, étalés sur les docks tout le long du Tage. Les vieux et les pauvres de la rue du Puits-des-Nègres observaient sans rien dire tout ce chambardement. Ma voisine pensait que j'étais de la CIA.

Elle ne semblait pas avoir changé d'idée quand je l'ai revue, la semaine passée. «Ah, la journaliste!», a-t-elle lancé, rechignant à m'ouvrir la porte. La rue est toujours la même, l'une des plus pauvres de Lisbonne, les plus bruyantes et les plus polluées, avec la même odeur de moisi devant certains immeubles, des trottoirs sempiternellement défoncés, des voitures qui klaxonnent pour pousser le tram arrêté devant une pelle mécanique dont l'outilleur est allé casser la croûte. La seule différence: maintenant, il y a beaucoup de Noirs dans cette rue qui porte leur nom. Ils viennent du Cap Vert ou de Guinée surtout. Ils tentent leur chance.

Les Portugais ne sont plus en Afrique, mais l'Afrique est au Portugal. C'est un étrange chassé-croisé. Au prétexte de la nécessité historique de l'indépendance des colonies, le Portugal est parti sans se retourner, laissant la sinistre fatalité de la guerre et de l'appauvrissement continuer son œuvre. Fatalité à laquelle les plus vaillants ont réussi à échapper en se réfugiant au Portugal où ils n'amènent que leurs bras, immigrés ordinaires comme l'avaient été avant eux les Portugais en France ou en Allemagne. Il y a toujours quelqu'un pour faire le mauvais travail, au plus bas prix.

Trente ans après la décolonisation, déambulant parmi les gamins chocolat qui piaillent dans la rue du Puits-des-Nègres, je tente un bilan: cinq cents ans en Afrique laissent au Portugal un récit héroïque, une grandeur historique, mais un savoir et une expérience interrompus, restés sans suite après le 25 avril 1974. Pressé de rejoindre l'Occident et l'Europe où sont richesses et prestige, le Portugal a largué son bagage africain avec désinvolture, ne sachant que faire de son encombrement. Il a semé en cinq siècles sur les continents une langue, une religion, une architecture, militaire et religieuse, une œuvre immense. Celle-ci s'achève par le travail clandestin d'immigrés africains payés au rabais sur les chantiers de l'Eurofoot 2004.

Les Noirs sont visibles à Lisbonne, nombreux, c'est nouveau et plaisant. Mais y ont-ils un avenir dans une société qui leur ferait leur place comme membres de la grande communauté luso-africaine tant vantée dans les livres? Des députés noirs? Des présentateurs de télévision noirs? Des conseillers municipaux noirs? Un ressortissant portugais vient d'être élu dans une commune suisse. Le mélange est lent en Suisse. Mais au Portugal?

Des hommes d'affaires portugais, bons connaisseurs de l'Afrique et de ses habitants, maintiennent et prolongent leurs contacts. L'organisation de la lusophonie est une agence de tourisme et parfois d'entraide. La musique des anciennes colonies arrive dans les supermarchés de la capitale, mais à quelques exceptions près, pour les Africains eux-mêmes. Il n'y a pas de musée, pas d'université, pas de centre d'études où le lien spécial que le Portugal a entretenu par son empire avec le reste du monde soit exploité dans la perspective d'un enrichissement mutuel. Il n'y a pas d'autre représentation du rapport entre le Portugal et l'Afrique que celui, honni, du colonialisme.

Le même constat vaut pour l'Asie, avec Macau, occasion perdue avec entêtement d'une connaissance et d'une rencontre de la Chine. Des milliers de fonctionnaires, stationnés pendant des siècles à l'entrée du plus grand pays du monde, n'en ont ramené ni la langue, ni la culture, ni même une curiosité personnelle. Il y a bien quelques sinophiles au Portugal, mais de sinologues, pour ainsi dire point. Ils sont à Londres, formés à Hong Kong.

Le peintre Nuno Barreto, marié avec une Chinoise à Macao, médite pinceau à la main sur son exil dans l'estuaire de la rivière des Perles. L'un de ses plus beaux tableaux, L'adieu à la patrie, est très prisé des Chinois, qui en font des copies dans un atelier clandestin de la zone économique spéciale. Il représente un bateau portugais sur le départ et une petite foule à quai, s'embrassant. Les Chinois l'aiment-ils parce qu'il représente la particularité de l'histoire de Macau en Chine? Parce que les Portugais s'en vont, bon débarras? Ou trouvent-ils dans cette scène volontairement naïve la mélancolie partagée de ceux qui restent et ceux qui partent devant l'évidence de la séparation? On ne se l'explique pas.

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