il était une fois

Les images des réfugiés arrachent la compassion mais pas la solidarité

Les Européens déplorent le malheur des réfugiés de la guerre ou de la pauvreté, pour autant que ceux-ci ne viennent pas chercher asile chez eux. Ils reproduisent en cela une attitude humanitaire ancrée qui positionne les assistés comme des êtres impuissants

Il était une fois

La souffrance en images, les images comme souffrance

Dimanche dernier à 20 h, France 2 diffusait un reportage sur les «déplacés de la misère». Images chocs, chiffres chocs, mots chocs. On «apprenait» que «18 millions de personnes cherchent à se réfugier dans un autre pays que le leur» et que «la plupart convergent vers l’Europe». Corps entassés sur des chaloupes, visages figés par la terreur, fantômes errant dans des villes détruites, foules en fuite: une catastrophe humaine pénétrait dans les foyers de France et de Navarre à l’heure de la soupe. Des victimes de la guerre, de la pauvreté, du réchauffement climatique se pressaient toutes ensemble aux portes d’une Europe victime de son succès.

Nous sommes tous des «victimes». Le mot souligne la souffrance des ayants droit modernes frustrés dans leurs aspirations légitimes au bonheur. Il ne dit rien de la nature de la souffrance ni du genre de bonheur recherché. C’est un mot sans autre utilité que plaindre et se plaindre. Mais dans la civilisation de l’image où les victimes sont montrées, il acquiert un potentiel politique puissant.

Apportant la preuve visible de la souffrance humaine, l’image photographique est devenue en elle-même une rhétorique politique1. Produite par des organisations de secours ou de développement pressées de démontrer la nécessité d’améliorer le monde, elle a servi depuis la fin du XIXe siècle à populariser le sentiment humanitaire. Sentiment condescendant cependant: maîtres du regard et du discours sur les situations qu’ils représentaient, photographes et reporters ont profilé leurs personnages comme des êtres impuissants ou vulnérables plutôt que comme intrinsèquement capables. Ils ont sollicité la pitié plutôt que la solidarité avec des égaux. L’excès de malheur a même été jusqu’à provoquer antipathie ou dégoût. Si certaines images sensationnelles de corps agonisants ont pu contribuer à mobiliser la compassion et forcer les dons, c’est au prix d’un renversement de mérite: rapprochées en apparence, les victimes étaient en réalité mises à distance comme bénéficiaires passives de l’aide d’organisations humanitaires qui, elles, devenaient courageuses, voire héroïques. Ceux qui voyaient et montraient, par l’entremise de la caméra, instauraient l’inégalité avec ceux qui étaient vus et montrés, des faibles qu’un devoir moral imposait de secourir.

On n’est pas concerné par ce qu’on ne voit pas. Mais dès lors qu’on voit, la sympathie est sollicitée et, avec elle, la responsabilité. A partir de là, toutes les stratégies politiques et mentales sont engagées pour justifier l’action ou l’éviter.

Le sentiment humanitaire est allé de pair avec la définition de l’«atrocité» apparue en Angleterre au moment de la mise à mort de Louis XVI et du début de la Terreur en France2. La même année, 1793, Thomas Jefferson employait aussi le mot à propos d’actes commis par une tribu indienne. Un siècle plus tard, le terme relançait la carrière politique de l’ancien premier ministre libéral anglais William Gladstone, auteur d’un rapport sur les «atrocités» commises par l’Empire ottoman contre les Bulgares en révolte. Son texte avait déclenché une immense émotion et des appels à rompre avec la Sublime Porte, alliée à l’Angleterre. Il ne contenait pas d’image, seule la précision des descriptions faisait son succès, mais il en provoqua une: la gravure, sur un original photographique, de «soldats turcs mutilés par des chrétiens», corps sans nez ni bouche, diffusée par un député conservateur aux Communes, soucieux de maintenir les liens politiques avec l’Empire ottoman. «Les atrocités commises par les chrétiens [bulgares] sur les Turcs au début de l’insurrection ont naturellement conduit à des représailles», disait la légende. L’image faisait son entrée dans la bataille politique.

La grande famine indienne des années 1876-1878 allait révéler sa puissance. Face à l’inaction du gouvernement britannique devant une catastrophe qui emporterait 4 millions d’Indiens, Florence Nightingale et un réseau d’organisations de charité répandirent des milliers de photographies de corps émaciés et mourants pour solliciter la générosité et le soutien. «Les os parlent», disaient-elles. Des cartes postales avec la photo de «squelettes vivants» étaient distribuées pour récolter des dons, «les mots ne suffisant pas à décrire l’apparence d’un être humain avant sa mort par inanition». La famine relevait de l’«atrocité». Sa mise en évidence par l’image s’accompagnait d’une distanciation sociale et culturelle qui permettait l’empathie. Des Anglais bien nourris compatissaient au malheur des Indiens, sujets britanniques certes mais combien lointains et combien différents.

Une décolonisation et une globalisation plus tard, des sans ressources viennent eux-mêmes chercher leur avenir dans les pays riches: quid de la «victime»? Les critères s’embrouillent. On voit sur les écrans des hommes, des femmes et des enfants en route vers l’Europe. On voit les cadavres de ceux qui se sont noyés. On voit les banlieues des villes qu’ils ont atteintes, les visages fermés des gens du cru qu’ils croisent, leurs protestations. On voit de plus en plus, on comprend de moins en moins. Qui est victime, de qui, de quoi? Le reportage de France 2 se terminait par une réponse climatique: le grand défi du XXIe siècle, disait-il, est de stopper le réchauffement pour que les populations côtières puissent rester chez elles. Il fallait en conclure que la température des cerveaux surchauffés d’Occident baisserait en même temps que celle des océans. En attendant, le bal des images continue sur une musique compassionnelle qui maintient les distances et même les augmente.

1. L’argument est tiré de «Humanitarian Photography, a History», recueil d’articles édités par Heide Fehrenbach et Davide Rodogno, Cambridge University Press, 2015.2. Christina Twomey, dans le recueil cité.

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