Les informations qui nous arrivent de Kreuzlingen en Thurgovie sont le choc de trop pour ce début d’année. Le journaliste allemand Shams Ul-Haq qui a fait une investigation wallraffienne dans le centre d’enregistrement de la susmentionnée ville, révèle entre autres des mauvais traitements envers des requérants d’asile. On apprenait déjà récemment via les médias suisses et internationaux, avec une bouffée d’indignation à la gorge, que le gouvernement danois compte récupérer tous les biens des requérants d’asile d’une valeur excédant les 1300 francs. Mais voilà qu’on se rend compte depuis quelques jours qu’en Suisse aussi, malgré la légendaire tradition d’hospitalité, une telle mesure est appliquée depuis des années et pour des biens à partir d’une valeur de seulement 1000 francs. Les révélations de ces deux épisodes me font curieusement penser à un caractère d’apartheid où on sépare deux groupes (en l’occurrence les requérants d’asile et les autres) sans que l’information ne circule vraiment entre les deux.

Le concept de viol dans l’imaginaire des Occidentaux

Je ne peux m’empêcher de penser à la crise migratoire que nous avons vue, effarés, l’an dernier et qui continue de me troubler, tant les mélanges et amalgames sont tout sauf constructifs. Je pense notamment à l’affaire des agressions sexuelles de Cologne, où subitement, tous les requérants d’asile sont devenus des potentiels violeurs en force. Et le concept même du viol semble désormais, dans l’imaginaire des Occidentaux, n’exister que chez les autres.

Imaginons une famille de Syriens, d’Irakiens…

J’imagine une famille de Syriens, d’Irakiens ou de Libyens, décimée par la peur de vivre sous les bombes venues d’ils ne savent où. Car pour ces gens-là, la guerre ne correspond pas tout à fait aux commentaires savants d’un spécialiste du Moyen-Orient qui vient nous présenter dans le média son point-de-vue-Madame-Soleil, en faisant le tour de la constellation des acteurs en présence ou encore en nous citant à tue-tête les dates du début et de la fin de tel conflit armée. Pour cette mère de famille syrienne qui s’enfuit, la guerre, c’est le douloureux souvenir de ce que sa fille est partie une fois acheter du pain et qu’elle n’est plus jamais revenue. Pour elle, la guerre, c’est la larme amère qu’on verse parce qu’on n’a plus que revu la dépouille (et quelle dépouille!) d’un mari parti au travail un matin.

J’imagine donc cette mère prendre le seul fils que la guerre a bien voulu lui laisser. Et s’en aller. Elle récupère avec elle les bijoux que son défunt mari, respectueux de la femme, lui avait offert pendant de longues années de bonheur, peut-être même sous un régime autoritaire… mais des années de bonheur quand même. J’imagine la route qu’elle a devant elle, entravée ici et là par milles obstacles construits par les organismes et les politiques internationaux très démocratiques. Elle vendra quelques-uns de ces bijoux aux détestables passeurs pour avoir le droit de monter à bord d’un bateau-mouroir afin de rejoindre notre si belle Europe des libertés, notre si accueillante Suisse. Mais, elle n’aura pas de chance. Du moins pas tout à fait, car même si elle mourra dans les eaux troubles de je ne sais quelle mer, son fils lui réussira à fouler le sol suisse avec le reste de ces précieux bijoux que lui aura remis sa mère.

Une vie arrachée, noyée dans les larmes, le sang, la mort

J’imagine que ces bijoux aient une valeur matérielle de 3000 francs. Alors, nos lois demanderont à des employés dont on ignore tout de la formation et du recrutement, de les voler. Ces bijoux-là, pour le jeune homme arrivé en Suisse au terme d’un périple aussi dangereux que la guerre qu’il a fui chez lui, ne représentent pas seulement la modique somme de 3000 francs, mais bien plus. Ces bijoux sont pour lui le souvenir d’une vie arrachée, noyée dans les larmes, le sang et la mort.

Je pense à nos politiciens et nos administrateurs, le sourire béat, convaincus que ce pays est réellement d’une légendaire tradition d’accueil. Je pense au dernier livre du journaliste Claude Torracinta, «Rosette, pour l’exemple», qui nous rappelle avec un sens, on ne peut plus humain, combien certains fonctionnaires suisses ont pu être cruels au début des années 40 du siècle dernier, envers des gens qui ne demandaient qu’à être protégés.

La politique de l’automatisme aveugle

Je me dis alors que la politique de l’automatisme aveugle dont on se ceint de plus en plus n’est peut-être pas la meilleure. Sans doute devons-nous davantage penser qu’une loi s’applique avant tout à des êtres humains, avec un passé, une histoire, des espoirs.

Max Lobe, né à Douala en 1986, est un écrivain d’origine camerounaise installé en Suisse. Il a notamment publié «39 rue de Berne» (Ed. Zoé, 2013), ou «La Trinité bantoue» (Ed. Zoé, 2014). A paraître en février 2016: «Confidences» (Ed. Zoé).

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.