Ce n'est pas un hasard si l'affaire des caricatures de Mahomet a démarré au Danemark. Car nulle part ailleurs en Europe le débat sur les étrangers n'a été aussi virulent ni les lois sur l'immigration aussi brutalement durcies. Même de farouches partisans danois de la liberté d'expression éprouvent un malaise. Ils pensent, au fond, que les dessins danois n'ont pas été publiés en vue d'un véritable débat, mais qu'ils relèvent plutôt d'un climat général de stigmatisation et de propagande xénophobe et populiste à l'encontre d'une minorité ethnique au Danemark.

Le Danemark, petit pays sans grands problèmes économiques, qui ne compte que 4% d'étrangers et enregistre un chômage très inférieur à la moyenne européenne, débat néanmoins depuis plusieurs années, avec une intensité jusque-là inégalée, de son identité menacée et de la question de l'altérité. Les Danois se sentent débordés par l'immigration, bousculés par la mondialisation et leur intégration dans l'Europe. Les valeurs danoises («danskhed» pour «danicité») se dilueraient dans la modernisation à marche forcée du pays.

Le repli nationaliste et une banalisation de la xénophobie et de l'islamophobie sont les réponses apportées par les Danois à leur propre insécurité. Le même réflexe traverse une grande partie de l'Europe, Suisse y compris, où sont à l'œuvre des politiques sécuritaires et d'exclusion des migrants extra-européens. Sous la poussée des droites populistes ou carrément nationalistes, la philosophie en vogue est de favoriser une immigration économique «choisie» - les individus bien formés et très qualifiés - tout en musclant les contrôles et en durcissant les conditions de séjour de celles et ceux dont la présence n'est pas souhaitée.

On comprend bien le souci d'efficacité légitime de cette politique consistant à opposer une filière de «première classe» à l'immigration des masses non qualifiées. Outre l'objectif de freiner l'immigration, le pari est que les étrangers acceptés, les plus brillants, s'adapteront à nos valeurs et à nos modes de vie. Il est cependant douteux qu'il soit possible de trier les migrants. Les sans-grade du Sud continueront à forcer les portes du monde riche. L'Europe est «leur» Amérique. Elle ne les arrêtera pas, mais, dressée en forteresse, elle fera d'eux des clandestins, les exposant aux discours extrémistes des fondamentalistes.

Le bon sens dicte d'abandonner une vision manichéenne - les bons et les mauvais; ceux qui sont avec nous et ceux qui sont contre nous. Malgré ses difficultés, l'Europe vieillissante doit oser, à l'instar des Etats-Unis, une large immigration économiquement nécessaire. Elle a le devoir d'exiger, en contrepartie, une adhésion sans réserve des migrants à ses principes démocratiques. Elle a enfin la responsabilité, à partir de l'école, et à tous les stades de la vie sociale, de faire de ceux-ci des citoyens à part entière sans distinction de race ni de religion. Les crispations identitaires danoises et l'écho que le Vieux Continent en donne - le prétendu retour de la guerre des civilisations - font douter que l'Europe prenne le bon chemin.

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