il était une fois

Immigré tu es, immigré tu resteras, et tes enfants avec toi

Les fantasmes occidentaux sur l’invasion étrangère sont le retournement de l’idéologie coloniale: puisque l’Occident n’est plus en mesure de peupler le monde, il sera peuplé par lui

Il était une fois

Immigré tu es, immigré tu resteras, et tes enfants avec toi

L’«immigré» est une espèce humaine d’invention récente. Il a remplacé l’«étranger» dans la nomenclature politique. Au début des années 1970, les nationalistes suisses se bagarraient contre «la surpopulation étrangère». Ils s’en prennent maintenant à «l’immigration de masse». Le changement de vocabulaire est de poids: le statut d’étranger a une fin possible si son porteur souhaite sa naturalisation et l’obtient. Tandis que le statut d’immigré est définitif: même naturalisé, un immigré reste un immigré puisque, selon l’Office fédéral de la statistique, sa caractéristique est de n’être pas né en Suisse. Il transmet cette fatalité à ses enfants qui, même nés en Suisse, et même naturalisés, restent dans les recensements des «descendants d’immigrés».

«L’immigration devient par excellence le nom de la race dans les nations en crise de l’ère postcoloniale», dit le philosophe français Etienne Balibar. Elle véhicule les stéréotypes de populations pauvres et analphabètes prêtes à «envahir» les pays riches avec femmes et enfants pour «profiter» de la «générosité» ou de la «naïveté» des Etats providence, voire en subvertir l’identité. Les images des malheureux accostant à Lampedusa, si fréquentes sur les écrans de télévision, accentuent cette perception d’un déversement continu de populations trop nombreuses sur les rivages de l’Europe. Or, comme l’explique le démographe Hervé Le Bras*, ces réfugiés représentent moins de 50 000 personnes par an, alors que 2,6 millions de personnes obtiennent normalement une carte de séjour dans l’Union européenne, forte quant à elle de 509 millions d’habitants.

Le fantasme de l’invasion est la guenille à l’envers de la colonisation. En 1913, Paul Leroy-Beaulieu, l’un des grands zélateurs de l’expansion coloniale française, écrivait: «Si la race blanche et la civilisation occidentale ont pu prendre la prédominance dans le monde, c’est qu’elles ont produit régulièrement un excédent de population qui a pu se déverser sur l’Amérique et l’Océanie. Autrement, la race blanche eût pu être subalternisée – et l’eût même été certainement – à la race jaune.»

Trente à quarante ans plus tard, la race blanche ne produisant plus ledit excédent, elle passe de l’ivresse de la colonisation à l’inquiétude de l’invasion. Mussolini met en garde contre «les nègres et les jaunes qui sont à notre porte». La Grande-Bretagne instaure une politique nataliste «pour reproduire notre race». En France, juste après la guerre, le démographe Alfred Sauvy proclame: «N’ayez pas peur de la bombe, le péril vient d’ailleurs: bientôt, le contraste entre un jeune Sud débordant de vitalité et une Europe vieillissante sera insupportable. Inéluctablement alors, le Sud débordera vers le Nord, tandis que l’Europe, ce petit cap de l’Asie, déclinera peu à peu.»

Le modèle démographique hydraulique des vides et des pleins était installé, ignorant l’observation raisonnable d’Adam Smith, selon qui, «de tous les bagages, l’homme est le plus difficile à remuer».

La confusion règne cependant dans les esprits. S’ajoute maintenant au poncif des «hordes de nécessiteux» venant s’abreuver aux subventions d’Etat celui des «pilleurs d’emplois» qui concurrencent les nationaux sur le marché du travail. L’immigré nouveau n’a plus seulement des bras mais aussi une tête, il est instruit, compétent, apte à occuper des fonctions dans la hiérarchie sociale. Il est souvent célibataire ou époux d’un national avec lequel ou laquelle il n’a pas plus d’enfants que les familles occidentales. Son défaut majeur est de ne pas être «d’ici». Il entretient de ce fait tous les soupçons liés à sa différence. Il est une menace.

Si le XIXe siècle avait à justifier l’expansion européenne, dit Hervé Le Bras, notre époque est au défi d’assumer les effets de la croissance du tiers-monde, de l’expansion asiatique, de la suprématie des Etats-Unis et de l’unification européenne. C’est ce qui rend la question de l’immigration si profondément politique: elle fait partie d’un processus de reconstruction idéologique où l’opposition entre national et étranger devient l’élément dominant. «Serons-nous encore Français dans 30 ans?» s’interrogeait le Figaro Magazine en 1985. Au même moment, l’Institut français des relations internationales (IFRI) anticipait l’arrivée en France avant 2025 de 50 millions de travailleurs musulmans, sans compter leurs familles. En 2014, il y en a entre 5 et 6 millions, familles comprises. «Le contact du discours sur la migration avec la réalité est épisodique, circonstanciel et secondaire», en conclut Le Bras.

* L’invention de l’immigré, Hervé Le Bras, Editions de l’Aube, 2014.

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