Je dois vous donner des nouvelles du fauteuil. Quel fauteuil? Je sais, je comprends, vous avez oublié. Ou vous n'avez pas lu. J'en ai parlé en avril dernier dans les pages de ce journal. Un fauteuil vide, accroché à la rambarde d'une passerelle qui passe au-dessus du port de l'Arsenal, pas loin de la place de la Bastille à Paris. Tous les six mois, une brocante s'installe pas loin sous des tentes, pour une semaine. La nuit, des maîtres-chiens montent la garde. L'un d'entre eux a eu l'idée d'apporter son fauteuil (pas bête), et de l'attacher solidement avec une chaîne et un cadenas (très utile). La brocante a fermé ses portes. Les tentes ont disparu. Le fauteuil est resté. Depuis plus de huit mois.

Personne ne s'y assoit. Des gens s'arrêtent parfois, comme attirés par cet objet, pour faire la conversation. «Vous l'avez vu?» on leur demande. «Quoi?» disent-ils. «Regardez, le truc, ici, accroché à la rambarde.» «Ben quoi, ils répondent, c'est un fauteuil.» Et ils s'en vont, agacés d'avoir été dérangés. De temps en temps des vélos se rassemblent tout autour, avec leur chaîne elle aussi attachée à la rambarde. Cela fait un petit parking pour deux roues avec un objet à quatre pieds.

Un jour, des touristes posent pour une photo sur la passerelle. Au fond, le génie tout doré qui est au sommet de la colonne de la Bastille donne une petite touche locale. Une jeune femme: «Vous devriez vous asseoir, ce serait plus original.» «Vous croyez, c'est permis, vraiment?» disent les touristes. L'un d'entre eux pose les fesses avec précaution. Fait quelques mouvements d'essai. Se cale en croisant les jambes. Clic-clac, et ils s'en vont. Personne n'utilise le fauteuil, si ce n'est les chiens qui passent et qui lèvent la patte, ce qui est bien naturel.

Le soleil va et vient. Il pleut. Le rotin blanchit. Le jonc se casse. Les accoudoirs s'ébouriffent. Le printemps se termine. L'été approche, il s'en va. La brocante revient. Les maîtres-chiens avec. Le fauteuil reste. Et les jours passent encore. Les tentes disparaissent pour six mois. Le fauteuil reste. Les gardiens ont sans doute perdu la clé du cadenas. Le fauteuil est là, toujours incongru et vide. L'hiver pour bientôt. Le fauteuil blanchit et le bois est à vif.

J'y vais, plusieurs fois par semaine, car ce mystère me passionne. Un objet sans destination dont l'origine s'est perdue a pris racine dans une ville moderne parfaitement organisée. C'est une relique en devenir. Pour combien de temps? Un club de retraités viendra-t-il installer sa table au printemps pour jouer à la belote? Une secte mystique va-t-elle s'en emparer pour y planter ses bougies? Dans cet environnement urbain où tout est calcul, le fauteuil abandonné est encore une inconnue.

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