C'est bien la peine d'avoir fait tant d'efforts pour se débarrasser d'une formation à base de Marx vitaminé – très efficace dans les conversations politiques mais dépourvue de poésie – pour se retrouver quelques décennies plus tard cerné par une noria de néo-marxistes ultra-libéraux qui pérorent sur l'avenir d'un monde régi par la loi d'airain du capital (et qui s'en satisfont). Je me trouvais, vendredi dernier, dans un de ces cocktails arrosés par des boissons gazeuses où l'on se dit des choses sans importance en échangeant quelques ragots amusants destinés à être répétés ailleurs, quand un individu au visage harmonieusement fripé, pourvu d'un teint remarquable et d'un costume-cravate, prononce cette phrase avec l'aplomb de ceux qui sont persuadés d'opérer en territoire ami: «La France, vraiment, il suffit d'une manifestation, et le gouvernement recule. Si les Français veulent plonger, c'est le meilleur moyen. Quel pays! Ils verront quand les Chinois…»

Il parlait naturellement de la journée d'action syndicale de jeudi dernier et des concessions salariales prévisibles du pouvoir (Ah, ces syndicats qui ne comprennent rien à l'économie! Ah, ces ministres dépourvus d'autorité!). Il venait de dire à quelqu'un qui avait eu l'innocence de faire état de ses études de sciences politique à l'Université de Lausanne: «Une science? Qu'est-ce que ça a de scientifique? L'économie, oui, mais le droit, la politique, la sociologie…» On pouvait, malgré la pénombre et peut-être à cause d'elle, voir danser dans ses yeux l'éclat des modèles prévisionnels et des extrapolations statistiques dignes de foi.

Je ne sais pas si ma vive réaction vient du fait qu'il s'agissait d'un compatriote, représentant la Suisse dans une grande organisation internationale vouée aux diagnostics économiques, ou de la lassitude d'avoir à écouter l'expression «Ah, ces Français!» comme je suis lassé depuis longtemps d'entendre les Parisiens dire «Ah, ces Suisses, le secret bancaire!» (je vous assure au surplus que je ne tiens pas la sociologie pour une science). Je me suis vu soudain en train d'adopter le comportement agressif d'un carnivore voyant un congénère imprudent passer la frontière invisible.

En d'autres termes, je lui ai volé (poliment) dans les plumes. «Croyez-vous, Monsieur, lui ai-je dit sur le ton d'un crétin en colère, que la vie des Français sera moins heureuse si leur pays régresse au seizième rang des PIB par habitant, et plus heureuse s'ils travaillent 48 heures par semaine pour rattraper leur retard?» Si j'avais eu un peu plus d'inspiration instantanée, peut-être aurais-je même ajouté: «Il n'y a pas que l'économie dans la vie.» Mais j'y ai pensé dans l'ascenseur. C'est vous dire si j'avais abusé des boissons gazeuses.

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