Il y a quelques jours, clac, ma télévision tombe en panne. Ecran bleu. Test. La télécommande marche. Le décodeur numérique du câble se réinitialise. Grosses tapes sur le poste. En vain. On sonne à la porte. C'est la voisine. «Excusez-moi de vous déranger, dit-elle, je crois que ma télévision est en panne. Chez vous aussi?» La panne simultanée de deux téléviseurs dans le même immeuble à la même heure appartient à la catégorie des événements dotés d'une très faible probabilité d'occurrence. Si ce n'est pas ici, c'est le distributeur. J'attaque les numéros d'urgence et le e-mail prévu «si nos lignes téléphoniques sont surchargées». «Veuillez laisser votre message, nous vous rappellerons le plus tôt possible.» Je laisse mon message.

Le téléphone sonne quelques dizaines de minutes plus tard (minutes, vous lisez bien). «Ici Télécable [nom fictif]», me dit le téléphone. «Vous venez de nous signaler une panne dans la réception du signal. Nos spécialistes sont déjà au travail. Nous vous rappellerons dès que nous en saurons plus.» Je suis désamorcé. J'attends. Une nuit, et encore une demi-journée. Pendant lesquelles j'allume la télévision une vingtaine de fois avant que le signal ne revienne. Et que le téléphone ne sonne. «Bonjour. Ici Télécable [nom fictif]. Nous vérifions si vous recevez normalement nos programmes.» Je réponds, légèrement excédé: «Oui, oui, depuis peu.» «Télécable [nom fictif] vous prie d'excuser cette gêne et déduira 15 euros sur votre prochaine facture. Nous vous remercions de votre confiance.» Je réponds: «Merci madame [c'est une dame].»

La France a changé, insidieusement. Je demande un ristretto au comptoir d'un café. On m'apporte un expresso. Je me prépare à vitupérer. Le barman reprend mon café non conforme. «Je vais le boire», dit-il avant de m'apporter ce que j'avais demandé avec un grand sourire. J'arrive à la poste, pas de file d'attente. Je crois à une grève totale. Cinq guichets sont ouverts. Le TGV s'arrête en rase campagne. Le contrôleur donne presque immédiatement des informations par haut-parleur. Je me pointe dans un service médical public. Quinze minutes d'attente, même pas le temps de lire un journal. Un jeune à casquette me bouscule dans le métro. Il se tourne vers moi. Je pense que c'est pour ricaner. «Excusez-moi», dit-il. Et personne n'a la moindre phrase excessive à prononcer sur la défaite de la France en quart de finale de l'Euro. «Ils ont mal joué», c'est tout.

Que faire pour retrouver la mauvaise humeur parisienne qui donne, ici, le sentiment que personne n'appartient à personne? Va-t-elle bientôt, comme la fumée, être proscrite en public? Dans ce cas, il ne restera plus qu'à compter sur ses amis pour ne pas être atteint par la gentillesse générale.

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