Il y aurait donc un parti des abstentionnistes. Merci pour les électeurs! En France, il y a eu 42,8% de participation aux élections européennes. Mais on préfère dire qu'il y a eu 57,2% d'abstention. On vous l'avait bien dit, semblent signifier les commentateurs, les Français ne se sont pas intéressés à ce scrutin. Grande nouvelle, le Parti socialiste est qualifié de deuxième parti de France. Le deuxième derrière les abstentionnistes. Autrefois, on parlait du parti des pêcheurs à la ligne. Ce n'était pas gentil pour ceux qui allaient voter après avoir taquiné le goujon. Maintenant, il n'y a même plus d'ironie: s'abstenir est une opinion.

Vers 16 heures 30, je me présente au bureau de vote numéro 52. Il y a là une douzaine d'assesseurs, et un peu moins de citoyens. Je prends soigneusement quelques-unes des 28 listes qui sont proposées à mon suffrage. A vrai dire, je n'hésite pas beaucoup. Mais c'est obligatoire. Le vote est secret. Je vais dans l'isoloir, puis je mets ma petite enveloppe dans l'urne. «A voté», dit l'un des assesseurs. Un «a voté» personnalisé, puisque je me suis identifié avant de signer le registre électoral.

Le soir, j'apprends que j'ai voté en dépit du bon sens des spécialistes et de certains politiciens présents sur les plateaux de télévision. J'ai voté, paraît-il, en fonction de la politique intérieure. J'ai voté pour ou contre Raffarin, pour ou contre Chirac, pour ou contre le Parti socialiste, pour ou contre je ne sais pas trop quoi, mais en tout cas pas pour une certaine idée que je devrais me faire de l'Europe. Le rouge me monte au front.

Heureusement, il y a les abstentionnistes. Je crois qu'on va enfin louer mon courage d'électeur qui a parcouru à pied les 500 mètres séparant son canapé de l'isoloir. Pas du tout. On se penche sur les états d'âme de ceux qui sont restés sur leur canapé, ou ailleurs, comme s'il y avait derrière chaque abstentionniste un assesseur furtif qui prononcerait négativement, au moment fatidique (mais lequel?), la phrase rituelle de la citoyenneté: «N'a pas voté.» Avant de laisser les experts se pencher sur la signification de ce choix héroïque.

Je vous le dis tout net: je n'ai pas fait un vote grandiose, porté par une vision panoramique de l'Europe du futur. J'ai seulement contribué à désigner des gens qui correspondent à peu près à l'idée que je me fais de la politique. Je n'ai pas voté pour l'Europe parfaite, mais pour des représentants. Je n'ai pas l'impression que ma voix a été détournée de son but, ni d'avoir été porté par des instincts égoïstes et grégaires. C'est pourquoi je proclame: «Hommage à l'électeur.» Donc à moi-même, aux 17 millions 765 960 citoyens français et aux dizaines de millions d'Européens qui ont fait le déplacement.

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