C'était, je crois, il y a une cinquantaine d'années. Une saison comme celle-ci, entre un hiver qui s'accroche et un printemps qui tarde. La Société suisse pour le suffrage féminin (ou les Femmes suisses pour le suffrage féminin, je ne me souviens plus très bien), tenait une grande réunion à La Chaux-de-Fonds. A cette époque, tout était différent, mais bien moins que ne le croient ceux qui ne peuvent pas faire la comparaison. Il n'y avait ni téléphones portables, ni Internet, ni télévision, ni eau chaude à tous les étages, et les gens croyaient en des jours meilleurs. Les femmes n'avaient pas le droit de vote, et pouvaient encore imaginer un avenir où leur participation aux responsabilités politiques et économiques changerait la face du monde.

Il faisait chaud dans les maisons chauffées. La nôtre l'était. Elle était même assez grande pour accueillir un ou deux congressistes qui n'auraient pas trouvé de place dans les hôtels. «Les enfants, nous annonce notre mère (qui tenait à ce que nous soyons dignes de l'inéluctable marche vers l'égalité), nous recevons chez nous quelqu'un qui vient participer au Congrès; il arrive dans l'après-midi. Rangez vos chambres.» Jusqu'ici, tout était normal – le un n'était pas devenu un(e). Je me souviens d'un rire sous cape lorsqu'elle nous précisa qu'il s'agissait d'un homme venu parler au Congrès. Nous l'avions immédiatement affublé du surnom d'Homme suisse pour le suffrage féminin.

Nous nous étions planqués dans le couloir à l'attendre quand il est arrivé, pas très impressionnant, en costume et cravate, peut-être en gilet, avec un cartable assez grand pour contenir les arguments masculins en faveur du vote des femmes (ces arguments étaient nombreux vu l'épaisseur du document même s'ils ont mis du temps à s'imposer). Nous étions assez stupéfaits de voir qu'il n'avait rien de remarquable, pas plus à l'heure des repas qu'à celle de se laver les dents (je peux en témoigner car ma chambre jouxtant la salle de bain, j'entendais des glouglous ordinaires). Le congrès a eu lieu. Le bonhomme est parti. Il a fallu attendre quelques années pour que les femmes puissent voter. Et l'Homme suisse pour le suffrage féminin est devenu – malgré son passage éclair – un personnage de notre enfance dont l'évocation nous faisait – et nous fait encore – pouffer avec des airs de connivence.

Il y a dans certains rires d'enfants – et parfois aussi dans ceux des adultes qu'ils deviennent – un peu d'envie et d'admiration. Sur l'étagère de mes souvenirs, l'Homme suisse pour le suffrage féminin a rejoint les anges tutélaires que je consulte lorsque je sens qu'il me faut abandonner un pouvoir flatteur que j'exerce indûment. Rires mis à part, il m'a beaucoup servi.

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